Enguerrand de Hys : « J’ai beaucoup songé à une reconversion »

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C'est à l'issue de son récital "Aimer à perdre la raison" au Théâtre de Sète que nous avons rencontré le jeune ténor Enguerrand de Hys, deux jours seulement après sa participation à la Pénélope de Fauré au Théâtre du Capitole. L'occasion de revenir avec lui sur son parcours, la situation sanitaire qui a tant d'impact sur le monde culturel, ou encore ses projets...

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Opera-Online : Comment êtes-vous devenu chanteur lyrique ?

Enguerrand de Hys : J’ai toujours aimé chanter, et enfant j’ai fait partie de plusieurs petites chorales. Mon père est un grand mélomane, fan d’opéra, avec une collection de trente-trois tours impressionnante, et il nous faisait regarder les opéras à la télévision en les enregistrant sur cassettes pour les réécouter ensuite. J'ai retrouvé, lors d’un récent déménagement, tous les programmes de concerts auxquels il a assisté à Paris dans les années 70... un véritable trésor !

Cependant, je n’ai pas eu le droit, malgré mes demandes insistantes, de faire du piano. J’ai donc appris tout seul grâce aux cours de musique au collège et à la fameuse flûte à bec en plastique, à lire les clés de Sol et de Fa, et je jouais toutes les partitions que je trouvais. C’est en arrivant à Toulouse et en intégrant les Petits Chanteurs à la Croix Potencée (NDLR : la Maîtrise de la Cathédrale Saint-Etienne) que l’on m’a conseillé de faire du chant lyrique et j’ai donc, une fois le bac en poche, tenté le Conservatoire de Toulouse où j’ai été reçu. Je m’étais inscrit en parallèle en fac de lettres classiques mais les cours au Conservatoire tombaient sur les cours de latin et de grec. Mes parents m’ont alors conseillé d’arrêter la fac, et de me consacrer au chant en disant qu’il serait toujours possible de se réinscrire l’année suivante à la fac… Au final, je suis resté quatre ans au CRR de Toulouse où la formation était vraiment complète (chant, solfège chanteur, italien, allemand, théâtre, piano, analyse etc.), et j’ai ensuite intégré le CNSMD de Paris, qui, pour moi, ont été cinq magnifiques années de travail acharné dans toutes les matières et options. J’y ai beaucoup appris et rencontré des gens formidables, tant chez les professeurs que chez les élèves.

Je savais que je voulais faire du chant mon métier, mais sans savoir à quel degré et sous quelle forme. J’ai fait beaucoup de productions en tant que choriste au Théâtre des Champs Élysées, avec les Ensembles Aedes et Pygmalion. Au fur et à mesure, on m’a proposé davantage de projets soliste et à ma sortie du CNSM, une agence artistique m’a contacté pour collaborer avec moi. J'ai accepté, et voilà ! En résumé je dirai qu’il y a eu un peu de chance, beaucoup de travail personnel et de recherches, pas mal de ratés et quelques rencontres décisives !

A chaque fois que l’on vous a vu sur scène, on a senti chez vous un goût prononcé pour le théâtre. Dans une production scénique, c’est aussi important que le chant ?

J’ai eu la chance de faire du théâtre pendant mes études au collège et au lycée à Orléans où nous montions chaque année une pièce de théâtre. C’était pour moi un apprentissage passionnant avec le travail sur le texte, la découverte d’auteurs, et les personnages et leurs caractères à rechercher et à créer avec sa propre personnalité. C’était aussi la possibilité de s’échapper de l’adolescence pour accéder directement au monde des adultes, en abordant des sujets sensibles tels que l’infidélité, la pression sociale, le mensonge, que l’on retrouve par exemple dans Une maison de poupée d'Ibsen, On ne badine pas avec l’amour de Musset ou encore Un mari idéal d’Oscar Wilde, pièces que nous avions montées.

Le théâtre est donc important pour moi dans ma vie personnelle et il l’est bien sûr dans les productions d’opéra. Lorsque je fais des interventions scolaires pour parler de mon métier, j’explique aux enfants que l’opéra est, à mon avis, une des formes les plus complètes du spectacle vivant parce qu’il allie plusieurs arts et techniques: musique, texte, théâtre, chant et parfois danse tout en intégrant créations décors, costumes, lumières, maquillages, accessoires, machineries… tous ces arts sont essentiels à la production d’un opéra !

Une des choses passionnantes et parfois délicates dans le rapport théâtre et opéra, c’est la rencontre, à chaque nouvelle production, d’un metteur-en-scène avec ses exigences, manières de travailler, envies, visions et choix esthétiques. Il faut donc être prêt à tout, et parfois à faire même si on n’est pas convaincu ou que l’on n'a pas d’affinités avec son travail... Il faut en permanence travailler sur soi, tout en étant force de proposition et malléable à la fois ! Il faut aussi essayer de trouver une homogénéité de jeu entre les chanteurs venant d’horizons différents.

Je crois qu’une autre difficulté dans la relation théâtre/opéra est qu’actuellement quasiment toutes les productions sont filmées et retransmises en direct ou en streaming. C’est formidable pour la promotion de l’opéra, mais cela pose un problème pour le jeu d’acteur des chanteurs. En effet, il faut à la fois convaincre les spectateurs assis dans la salle et ceux qui sont sur leur canapé et qui bénéficient des gros plans !

Est-ce que l’art lyrique vous semble suffisamment promu en France ?

Vaste question ! J’ai envie de dire oui et non... Toutes les maisons d’opéra ont leur politique pour attirer et diversifier le public. Il y a aussi, comme je le disais, beaucoup de captations et de retransmissions des concerts et opéras, ainsi que de nombreuses émissions de télévision permettant à chacun de découvrir ou redécouvrir tel ouvrage ou tel artiste, ou encore telle mise en scène. Les artistes, les maisons d’opéra, festivals, associations, compagnies et agents sont très présents sur les réseaux sociaux, donnant une visibilité du monde de la musique classique.

Je pense que si nous avons la sensation que l’art lyrique est peu promu, c’est tout simplement que l’opéra souffre encore de préjugés - Hergé et sa Castafiore nous porte encore préjudice ! (rires) -, et d’un manque de connaissance... parfois même malheureusement dans la classe politique. Lorsque le Président Macron nous a conseillé « d’enfourcher le tigre », et d’aller dans les écoles pour nous réinventer, nous avons tous grincé des dents... Depuis des années, des interventions culturelles sont organisées dans les écoles, les prisons, les hôpitaux, les maisons de retraite, auprès des publics dits empêchés. Il y a énormément de compagnies et d’associations qui organisent ces actions culturelles, et je ne crois pas me tromper en disant que tous mes collègues ont participé à ces actions, parce que nous avons tous à cœur de faire découvrir notre art et notre passion.

On a compté pas moins de cinq annulations de spectacles dans lesquels vous deviez prendre part. Comment les avez-vous vécues, et de quel œil regardez-vous la nouvelle flambée du virus qui entraîne déjà de nouvelles fermetures de salles en Europe ?

C’est une période extrêmement compliquée... Pour ne rien vous cacher, l’annonce du confinement a été comme un coup de massue. En effet, j’étais sur la production de Platée au Théâtre du Capitole avec Shirley & Dino et Hervé Niquet. Nous venions de passer trois semaines dans un studio de répétition, un peu à l’extérieur de la ville, pour proposer aux toulousains une version déjantée... comme savent si bien le faire les membres de ce trio ! Nous avons eu un jour sur la belle scène du Capitole, avec le magnifique décor, et le lendemain tout s’arrêtait d’un coup !

Les mauvaises nouvelles d’annulation, de report, d'indisponibilité pour certains reports, ainsi que l’attente du décret pour savoir si nous pouvions bénéficier du chômage partiel, tout cela me déprimait et je n’arrivais plus à chanter, n’y voyant plus d’intérêt puisque notre métier était non essentiel au vu des décisions politiques ainsi que l’absence de mot de soutien au monde de la Culture. J’ai donc passé un confinement silencieux, chez mes beaux-parents qui sont agriculteurs en Bourgogne, et où j’ai aidé aux travaux des champs... pouvant ainsi peaufiner mon bronzage à défaut de ma technique vocale ! (rires) Plus sérieusement, j’ai beaucoup songé à une reconversion, et je garde quelques idées en tête à ce propos...

Il y a eu de bonnes nouvelles, malgré tout, comme l’année blanche pour les intermittents et la création d’Unisson qui fait un travail absolument remarquable, ou encore lorsque l’Opéra de Lille nous a confirmé le maintien de la production d'Idoménée de Campra en septembre, en trouvant des solutions aux problèmes liés au confinement (les décors et costumes n’ayant pu être fabriqués...) ce qui m’a permis de remettre le pied à l’étrier en me disant que tout n’était pas perdu ! J’en profite pour remercier sincèrement tous ceux et celles qui ont œuvré et œuvrent encore pour la pérennisation de nos métiers et du maintien des concerts...

Quels sont vos prochains projets ? Quels sont ceux que vous aimeriez voir aboutir ?

On croise les doigts ! Il y a pas mal d’Offenbach, ce qui me réjouit, avec Monsieur Choufleuri restera chez lui à l’Opéra de Reims ainsi que la tournée du CFPL avec l’ouvrage Le Voyage dans la lune d'abord à Montpellier puis à Compiègne et Tours, pour cette saison, et cela nous occupera encore pendant les deux saisons suivantes. Je me réjouis aussi de retrouver Mozart avec le rôle-titre de La Clémence de Titus au Festival Midsummer Mozartiade à Bruxelles en juin.

Il y a aussi de nombreux projets Ayònis, le trio que nous avons fondé avec mes amis Elodie Roudet (aux clarinettes) et Paul Beynet (au piano) avec des concerts au Théâtre Impérial de Compiègne où nous sommes en résidence, des créations de programmes, des interventions scolaires, et l’envie d’enregistrer aussi ! Et puis, je suis aussi conseiller artistique du Festival de Rocamadour... avec plein d’idées, de projets et de défis pour faire vivre ce beau festival de musique sacrée dans ce lieu incroyable !

Propos recueillis en octobre 2020 par Emmanuel Andrieu

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