Entretien avec Cyrille Dubois, Brighella à l'Opéra Bastille et Coelio à l'Opéra de Marseille

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Grosse actualité pour le ténor français Cyrille Dubois, l'un des talents les plus prometteurs de la jeune génération de chanteurs, applaudi dernièrement - et salué dans nos colonnes - dans Les Contes d'Hoffmann à Lyon, dans Alcina à Paris ou encore dans Ariadne auf Naxos – dans le rôle de Brighella - à l'Opéra de Toulon. C'est ce même rôle qu'il chante actuellement à l'Opéra Bastille, en alternance avec celui de Coelio dans Les Caprices de Marianne de Henri Sauguet à l'Opéra de Marseille. Enfin, il est en lice pour devenir la « Révélation lyrique de l'Année 2015 » aux prochaines Victoires de la Musique Classique, qui se tiendront le 2 février prochain à l'Auditorium de Lille. Il n'en fallait pas plus pour qu'Opera-Online ait le désir d'aller à sa rencontre...

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Opera-Online : Etre nommé dans la catégorie « Révélation artiste lyrique de l'année 2015 » aux Victoires de la Musique Classique, ça change quoi ?

Cyrille Dubois : A ce jour, je ne connais toujours pas les résultats de cette compétition. Assurément, le fait d’être nommé à ces « Révélations » est une grande chance pour un jeune chanteur. Je salue mes collègues Anaïs Constans et Samy Camps qui ont été nommés avec moi cette année. C’est déjà formidable d’être arrivé à ce stade car cela signifie que des personnes du milieu professionnel ont soutenu notre candidature pour faire partie des trois jeunes chanteurs français en devenir. Pour lancer une carrière, il est très utile de pouvoir bénéficier de visibilité en terme d’audience. La possibilité de passer à une heure de grande écoute sur une chaîne du service public permet de toucher un maximum de gens. Maintenant, si jamais le public m’apportait ses suffrages, ce serait une reconnaissance incroyable car nous chantons avant tout pour le public, et cela marquerait l’aboutissement de toutes ces années de travail, ainsi que le véritable passage au monde professionnel. J’ai commencé la musique lorsque j’avais sept ans avec les horaires aménagés à la maîtrise de Caen dirigée à l’époque par Robert Weddle, et cela m’a amené très vite à faire de la musique à très haut niveau. Cette exigence ne m’a jamais quitté et je suis le premier critique de mes performances. Le fait de penser que cette exigence trouve un écho dans le public est réconfortant et me pousse à continuer dans cette voie. Maintenant, si je suis lauréat, j’espère que cela va m’ouvrir des portes dans des maisons d’opéra à l’International, car pour l’instant mes opportunités sont essentiellement françaises... Etre « Révélation », c’est une promesse. Une promesse que l’on fait au public de ne pas les décevoir, et une promesse à continuer dans la voie dans laquelle il nous ont supporté. C’est une grande responsabilité.

Vous incarnez Brighella dans Ariane à Naxos de Richard Strauss actuellement à l'Opéra Bastille, dans la mise en scène de Laurent Pelly. Considérez-vous cet opéra – comme l'a écrit Nicolas Derny - comme « un badinage sérieux » ?

C’est mon troisième contact avec cette œuvre de Strauss. Je dois avouer quelorsque j’ai ouvert la partition, ce qui m’a frappé, c’est le niveau de difficulté de la partition en terme d’harmonie et de rythme. Il m’a fallu un certain temps pour m’approprier le langage de ce compositeur. Mais maintenant je trouve énormément de plaisir à découvrir les subtilités de cette musique. Strauss a une fibre mélodique et une richesse harmonique incroyables, le tout agrémenté par une orchestration sensationnelle. La mise en musique du livret de Hoffmansthal est le comble du raffinement opératique allemand. Et les sujets qu’ils traitent sont toujours d’actualité. Quel choix faire entre l’amour inconditionnel et passionnel ou le libertinage ? Comment faire cohabiter des sujets sérieux et des éléments de divertissement ? Quelle clairvoyance pour avoir su traiter des sujets si contemporains il y a une centaine d’année, pour qu’ils nous paraissent toujours autant d’actualité.

Vous étiez déjà Brighella dans la mise en scène de Mireille Laroche, à l'Opéra de Toulon, en mars de l'année dernière. En réalité, est-il facile de trouver de nouveaux aspects à chaque fois, de réinventer en permanence ce rôle ?

Revenir dans une partition que l’on a déjà abordé est comme retrouver un vieil ami : on s’appuie sur les connaissances qu’on a de lui, et on va directement à l’essentiel, mais on trouve toujours de nouvelles choses à partager. Le fait de travailler avec une équipe différente transforme la vision que l’on peut avoir d’une œuvre. Même si la base reste la même : on ne peut pas changer ce qui est l’essence d’un opéra, à savoir, son livret, sa partition, mais la mise en perspective de certains détails par un chef d’orchestre, ou l’axe selon lequel aborder une pièce change selon la vision d’un metteur en scène. Mon travail d’interprète nécessite aussi de répondre à ces attentes pour ne pas tomber dans l’habitude d’un rôle. Cependant dans l’interprétation, on est toujours plus riche lorsque l’on peut faire appel à plusieurs expériences d’une même œuvre. Pour l’instant je trouve toujours beaucoup de plaisir à refaire un rôle que j’ai déjà travaillé, mais je ne suis qu’à l’aube de ma carrière, donc je découvre beaucoup de nouvelles choses ! On en reparlera dans 20 ans quand je serais un vieux briscard (rires) !

Quand on est une jeune chanteur, comment fait-on pour décrocher des rôles ?

Lancer une carrière est devenu de plus en plus difficile. La concurrence est rude et l’internationalisation du métier n’arrange pas les choses. Il faut avant tout une formation solide pour affronter un métier complexe : les connaissances et la maîtrise technique sont des conditions sine qua non, auxquelles il faut ajouter des connaissances musicales, qui pour moi, sont tout autant importantes. Un bon technicien qui ne saurait pas comprendre le style, le contexte d’une œuvre, ne saurait être un musicien complet. La maîtrise de plusieurs langues est également un atout. Mais avant tout, il faut patiemment construire un réseau et faire « son trou » dans le paysage musical. Cela peut se passer de différentes façons : il y a des personnes qui font des débuts météoritiques grâce aux facilités de leur instrument, mais je ne pense pas que cela soit mon cas. J’ai construit mon parcours musical sur la polyvalence, mais aussi sur certaines spécificités dans lesquelles j’espère me faire remarquer. Ainsi, si dans ma formation initiale, à la Maîtrise, j’ai abordé les grands maîtres : Bach, Mozart, Monteverdi, mais aussi Fauré, Britten etc. J’ai ensuite, au conservatoire, comblé mes lacunes en terme de grand répertoire : le bel canto, l'opéra comique, les opérettes, et surtout découvert ce genre si particulier du Lied et de la Mélodie dans les classes d'Anne Le Bozec et de Jeff Cohen. Polyvalence donc, mais aussi je cherche à défendre avec force notre beau répertoire français qui a longtemps été délaissé et dont on redécouvre aujourd’hui, à l'initiative de structures comme le Palazetto Bru Zane, qui fait un travail fantastique de recherche pour déterrer des pépites oubliées. C’est à force de rencontres dans ces différents domaines que j’ai pu construire un petit réseau. Mais il est quasiment impossible aujourd’hui de lancer une carrière sans agent : ce sont eux qui détiennent les clés et les contacts dans les grandes maisons d’opéras. Au début, on passe un grand nombre d’auditions. Il faut faire ses preuves comme dans n’importe quel métier. Gagner un concours international peut également aider et faire gagner du temps, mais, à titre personnel je ne pense pas avoir une voix « à concours », et je n'ai jamais trop aimé ces confrontations. Il y a tellement de chanteurs qui gagnent des concours parce qu'ils ont une grande et forte voix, mais qui ne sauront pas véhiculer l’émotion d'un rôle... Comme je disais, chanter n'est pas seulement être un bon technicien, c’est un métier complet ; et inversement, des chanteurs qui n’ont pas une voix extraordinaire,  sauront trouver un écho dans le cœur du spectateur, par leur investissement ou par leur musicalité… Et bien sûr, il y a ces « ovnis » qui ont tout… Mais je ne m’interdis rien... Je suis encore à l’âge de passer des concours, et on verra si j’en sens le besoin, et surtout si j’ai le temps... Comme on dit, « il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis »… Enfin,, il faut qu'un directeur artistique fasse confiance au potentiel d’un jeune chanteur à un stade précoce de sa carrière, et ça, peu de gens osent donner leur chance à des inconnus. C’est donc une combinaison de travail, de notoriété dans le monde musical et de confiance qui permettent de décrocher les premiers rôles qui peuvent lancer une carrière. Trouver la bonne combinaison qui fasse que l’alchimie opère revêt des trésors d’habileté. Mais une fois les premières preuves faites, on peut penser que d’autres seront plus enclins à faire confiance. même si dans ce métier, rien n’est jamais acquis : chaque spectacle nous soumet au jugement du public - et de la critique -, et à l’heure du partage instantané, tout se sait et fait le tour de la sphère musicale très vite ; c’est donc une exigence de tous les instants. même si, je le répète dès que je le peux, n'oublions pas que nous ne sommes pas des machines : nous restons faillibles avec nos jours avec et jours sans.…

J’entends très souvent de jeunes chanteurs se plaindre de leurs agents, quand ils réussissent à en avoir un. Certains sacrifient leurs poulains au profit de leurs vedettes consacrées. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que le métier d'agent est devenu assez compliqué. D’aucuns voudraient supprimer ces intermédiaires qui pourtant sont essentiels dans une carrière de chanteur. Ils font souvent le tampon pour le meilleur et le pire entre l'artiste et les structures qui les engagent. Ensuite, un bon agent connaît l’évolution du métier et peut accompagner un chanteur dans sa carrière : c’est une collaboration. Cela fait maintenant cinq ans que je travaille avec mon agent, et je me suis rendu compte à quel point sa vision a long terme et son expérience de toutes les facettes du métier sont des atouts précieux pour moi. Maintenant, je crois qu'un agent ne peut pas se contenter de têtse d'affiche, tout simplement car le marché musical n’est pas uniquement composé de stars, qui ne représentent que la partie émergée de l'iceberg. Un bon agent saura trouver du travail pour tous les artistes pour lesquels il travaille, dans des grandes maisons qui sont la vitrine de notre excellence culturelle, mais surtout de plus petites structures qui en sont le terreau et le vivier. A ce propos, je forme le vœu que les décisionnaires n’abandonnent pas ce pan artistique qui a fait ses preuves dans l’histoire, au profit d’une culture clientéliste. Avant de savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ; et choisir la facilité ou la culture a minima n’est pas l’avenir que je nous souhaite. Toujours est-il que dans ce métier, il faut sans cesse se remettre en question, et ne pas tout attendre des agents, car une bonne partie de la responsabilité incombe au chanteur.

Il semble que vous entreteniez un rapport privilégié avec le récital et la Mélodie. Pourriez-vous nous parler de votre collaboration avec le pianiste Tristan Raës ?

Tristan et moi nous sommes rencontrés il y a maintenant sept ans dans la classe de Lied et Mélodie d’Anne Le Bozec, au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Sa perspicacité a tout de suite détecté que nos deux natures très différentes pourraient cohabiter pour former un duo cohérent. Nous savons gré à Anne d'avoir su nous apparier de la sorte car le duo dure. Nous avons construit notre partenariat sur l'éclectisme et encore une fois, sur la polyvalence : Fauré, Duparc, Hahn, Debussy, pour les français, Brahms, Wolf, Schumann, Schubert, pour les Allemands, Britten, Vaughan-Williams et Gurney pour les anglais, mais aussi des répertoires moins usuels comme Rachmaninov, Liszt, Théodore Dubois, Lili Boulanger ou récemment Migot, Vellones, De la Presle, et prochainement Benjamin Godart ; nous ne nous interdisons rien, et notre découverte ne trouve comme limite que celle de notre connaissance des œuvres ; on peut donc dire que notre répertoire continuera à s'étoffer au gré de nos découvertes, et de ce que l'on nous proposera de faire, avec un impondérable encore et toujours : la défense de notre belle langue. L’essor de notre collaboration s’est fait lorsque nous avons présenté le concours Lili Boulanger, il y a maintenant quatre ans, puis ensuite le concours de musique de chambre de Lyon, où nous avons remporté trois prix, dont le 1er prix et le Prix du public. La particularité du Lied et de la Mélodie est qu'ils offrent des possibilités infinies d'interprétation. C’est un empilement de choix et de raffinement : il y a d'abord la simple beauté du texte ou du poème qui structure tout le reste du travail;  ensuite la mise en musique par le compositeur, enfin les choix d'interprétation des artistes sur les deux niveaux précédents, mais à la différence de l'opéra dans lequel le chanteur évolue sous les contraintes des choix interprétatifs du chef d'orchestre et la vision du metteur en scène, dans la forme du récital, nous sommes libres de proposer notre vision, l'expression de notre propre sensibilité. Assurément, ce genre est mon mode d'expression privilégié. Je viens d'ailleurs de vivre un concert exceptionnel à l’Amphithéâtre Bastille, lors de la soirée consacrée aux Canticles de Britten. L’attention du public et l’intensité de la musique était à son paroxysme. J’ai rarement senti cette sensation, mais j’avais vraiment l'impression d'un sentiment de communion, une empathie, et de vivre un moment magique comme il peut y en avoir dans une carrière ; toucher du doigt cette félicité me pousse encore plus loin dans mes exigences artistiques, et dans mon amour inconditionnel de ce répertoire. Cependant, peu de chanteurs peuvent uniquement vivre du récital, d'une part parce que ces concerts sont de plus en plus rares, et que la somme de travail est colossale : entre choix du répertoire, du thème, cohérence du programme et travail à proprement parler, il faut pouvoir y consacrer beaucoup, beaucoup de temps !

Que vous a apporté en ce domaine François Le Roux ?

Nous n'avons rencontré François qu'à de rares occasions au cours de notre parcours en duo. Il se trouve qu'il a été dans les deux jurys des concours que nous avons remporté, puis il nous a invité à nous produire en récital à Tours. Lors de ces rencontres, il a toujours fait part de son intérêt pour le travail que nous faisions avec Tristan, en distillant de petits conseils. Pour ma part, je suis impressionné par le travail et l'érudition de François vis à vis du répertoire de la Mélodie. Il connaît tout ! C'est bluffant ! Nous avions un temps envisagé de suivre son Académie Poulenc, mais les circonstances ont fait que nous n'avons jamais eu l’occasion. J’ai toutefois pu avoir des échos de ce qui s'y faisait, comme j'ai également suivi la classe de musique de chambre de Jeff Cohen, également professeur au CNSMDP, et qui enseigne également tous les étés à Tours.

Comment définissez-vous votre voix ?

Avant tout, je suis ténor. Maintenant nous aimons bien préciser les choses pour assigner des répertoires... Mais ce qui me plaît dans mon début de carrière, c'est ma diversification, et c'est une carte que je ne veux pas perdre, je ne veux pas me priver de choses vers lesquelles ma voix pourrait évoluer. Je suis donc pour l'heure, ténor léger / lyrique léger, ténor de grâce et haute-contre dans la musique baroque. Je travaille énormément dans la flexibilité, le velouté de mon instrument, et le développement de ma palette de couleurs. Je n'ai pas toujours été dans cette recherche : il fut un temps où je cherchais à toujours faire plus fort, à « ressembler à », mais je me suis rendu compte que cela me faisait du mal, et ne me rendait pas heureux. J'ai donc fait le chemin inverse, et donc cherché ma propre identité vocale, pour satisfaire le plus critique de tous, à savoir mes propres oreilles. Car avant de pouvoir prétendre faire plaisir au public, il fallait avant tout me faire plaisir à moi-même. Ce que je recherche maintenant, c'est de faire coller l'expression vocale à la sensibilité d'un texte, de sorte qu'elle soit le vecteur directe entre ce qu'a voulu le compositeur et l'émotion suscitée chez le public. La voix est notre mode d'expression naturelle c'est ce qui en fait l’instrument le plus vrai de nos sentiments. Aussi, plus que la beauté d’une voix, c'est avant tout cette forme de vérité et d'absolu que je cherche à mettre en exergue quand je suis sur scène.

Comment faites-vous pour entretenir votre voix ? Prenez-vous quelques précautions avant d’aborder un rôle à l’opéra ? Êtes-vous du genre à fuir les courants d’air ? Êtes-vous maniaque au point de vous enfermer lorsqu’il fait trop froid ou trop humide ?

La voix est un instrument fragile et tellement versatile qu'il faut avant tout bien se connaître. Selon un état de fatigue, le temps qu'il fait, l'environnement, ce qu'on peut avoir mangé ou bu, le corps répond différemment. C'est donc un ajustement de tous les instants au moment de la performance. Cependant je ne suis pas de nature paranoïaque, et je ne m'interdis rien. Je ne vous dis pas que je sortirais en boîte de nuit la veille d'un concert, mais avec un minimum de rigueur et d'hygiène de vie, on peut faire face à toutes les situations : « Le salut est dans la technique » ! Il s'agit de travailler un peu tous les jours pour faire face à toutes les situations au moment d'un concert. Mais j'ai quelques rituels : un bon plat de pâtes 3 ou 4 heures avant un concert, et 30 minutes d'étirements et de réveil musculaire au début d'une journée de travail permettent de bien réveiller l'instrument. Aussi, depuis que je suis professionnel, je ne fais plus de séances de technique proprement dit : je me sers d'exercices pour chauffer, et j'ai des séances de travail personnel pour apprendre des rôles pendant lesquelles je m'astreins à chanter, mais je chante bien assez en répétition pour assurer le suivi général. Il faut savoir qu'en période de production, on est parfois en répétition six heures par jour, et il peut m'arriver de chanter jusqu'à trois heures certains jours. Mais il m’arrive également de laisser ma voix complètement au repos. Dès que mon emploi du temps me le permet, je m’arrête complètement de chanter, d’une part pour faire reposer l’instrument et les muscles - relâcher et repartir sur d’autres bases est souvent un bienfait -, et d'autre part pour recréer un sentiment de satiété vis-à-vis de la musique, pour ne pas tomber dans la routine. Le signe qu’il est temps pour moi de me remettre au travail lorsque je suis en vacances est tout simplement lorsque je me remets à chantonner pour le plaisir, là je me dis : « Ca y est, je me suis arrêté assez longtemps pour que ça me manque ! ». Je tiens à ce que le chant reste avant tout un plaisir pour pouvoir au mieux le transmettre au public.

Prenez-vous conseil auprès de quelqu'un, d'un professeur ou d'intimes ?

Je ne suis plus de cours de chant en soi. J’ai appris à chanter de façon naturelle lorsque j'étais enfant. Nous avions à l'époque des coachings. Ce n'est que lorsque j'ai commencé à travailler ma voix en ténor, après ma mue, que la technique vocale a pris plus d'importance. D'abord au conservatoire de Caen, puis à Rennes dans la Classe de Martine Surrais, et enfin au CNSMDP dans la Classe d’Alain Buet et à l'Atelier Lyrique, où nous avions encore une forme de suivi vocal. Aujourd'hui, je ne ressens plus le besoin d’être suivi par un professeur. Mais nous sommes très différents entre chanteurs sur ce point. Je fais confiance à ce que j'entends, et je suis sensible aux points de vue de certaines personnes avec lesquelles je travaille - chef d'orchestre, chef de chant -, en qui j'ai confiance, et qui me font l'amitié de pouvoir me dire lorsque je m'égare du droit chemin.

Est-il difficile de gérer le trac ? Comment vivez-vous les instants qui précèdent la première d’un opéra ? Réussissez-vous à vous abandonner complètement sur scène ?

Je n'ai jamais ressenti énormément le trac. Du moins pas au point de perdre mes moyens. J'ai commencé à chanter il y a maintenant plus de vingt ans : me produire en public fait partie de ma vie. Je fais donc confiance à cette expérience pour avoir un minimum de stress. Maintenant, il y a toujours la petite décharge d'adrénaline avant de monter sur scène. Je m'étonne de plus en plus de voir que certains spectacles - parfois dans des très grandes maisons - ne génèrent quasiment pas de stress en moi. Il y a certaines échéances pour lesquelles je me fixe un haut niveau d'exigence, et donc forcément un peu plus d'appréhension. Mais globalement, je vis plutôt bien les spectacles. Après tout, n'est-ce pas le résultat et la consécration de tout ce pourquoi nous avons travaillé, LE moment où l'artiste va au contact du public ? Si chaque spectacle était un calvaire, il faudrait changer de métier ! (rires). Maintenant chaque spectacle est un équilibre entre contrôle et lâcher-prise. Normalement, on travaille pendant les répétitions afin d'avoir une certaine liberté pendant les spectacles. Il n'empêche qu'il est parfois difficile de complètement « lâcher les chevaux », tout simplement parce que l'exigence technique de certains airs nécessite de gérer. Il arrive que parfois, dans des moments de grâce, on puisse complètement se laisser aller, mais c'est une alchimie que je n'ai que très rarement ressenti depuis le début de ma carrière : ça a été le cas avec mon rôle de Gérald dans Lakmé à l'Opéra-Théâtre de Saint-Etienne l’an dernier...

En 2015, vous interpréterez – entre autres – les rôles de Belmonte (L'Enlèvement au Sérail) et de Tom Rakewell (The Rake's Progress). Comment prépare t-on sa voix à une telle hétérogénéité ? Et en fait, en est-ce une ?

Malheureusement, pour des contraintes d'emploi du temps et de choix, j'ai dû abandonner le projet de Rake's Progress au Théâtre de Caen : un vrai crève-cœur, car je me faisais une joie de revenir sur les premières planches sur lesquelles je suis monté, et rendre ainsi hommage au premier public qui m'ait connu et fait confiance. Mais ma saison 2015 sera encore riche en diversité. Je ne cherche pas à transformer ma voix en fonction du répertoire que j'aborde. Elle est ce qu'elle est... La seule chose sur laquelle je puisse influer est l'esthétique et le style à adopter pour être le plus fidèle à une œuvre. Mais, certes, chanter du Mozart - L'Enlèvement au Sérail à Lyon - ou du Sauguet – Les Caprices de Marianne à Rennes, Avignon, Rouen, Marseille etc. - n'est pas du tout la même chose... Mais c'est ce que j'aime dans ce métier, quitte à me répéter : la polyvalence ! J'espère qu'on ne m'enfermera jamais dans une case pour ne me faire chanter toujours les mêmes choses, car découvrir des nouveaux répertoires est vraiment ce que je préfère !

Quand vous ne chantez pas, avez vous des loisirs préférés ?

Le début de carrière chez un jeune chanteur est assez trépidant, et ne laisse pas beaucoup de temps libre. Dès que je le peux, je reviens aux sources de mon inspiration, la vie simple, en famille, au fond de ma campagne normande, où je me ressource au contact de la Nature, en pratiquant le jardinage et le cheval. Après, je suis un enfant de la mer... J'y retourne dès que je peux pour admirer la beauté changeante et les contrastes infinis de ses paysages. Je fais également partager ma passion à l'échelle locale pour rendre un peu - de façon symbolique - de ce que le public m'apporte. Le temps n'est pas venu pour moi de transmettre. Pour l'instant, j'exerce mon métier de la façon la plus libre possible. Un jour peut-être...

Pouvez-vous nous parler de vos projets...?

Mes projets à court terme m'emmènent un peu partout en France, où je chante Les Caprices de Marianne de Sauguet, avec le Centre Français de Promotion Lyrique. Avec Tristan, nous avons bientôt un enregistrement de Mélodies françaises composées pendant la Grande Guerre - avec des inédits de Pierre Vellonnes et de Jacques de La Presle - qui sortira chez Hortus - dans la collection autour des musiciens de la Grande Guerre - d’ici la fin de l'année. Toujours en Duo, un récital dans le temple de la musique de chambre européenne, le Wigmore Hall de Londres, ainsi qu'à Moscou. Un petit passage ensuite par l’Opéra de Paris, où j’adore revenir, car c’est la maison qui m’a donné le plus d'opportunités, et qui m'a donné la possibilité de faire passer ma carrière à un autre niveau : je serai dans Le Roi Arthus de Chausson, dans lequel j’ai un tout petit rôle, mais ce sera ma première collaboration avec Philippe Jordan, que je devrais retrouver un peu plus tard pour un projet beaucoup plus important, mais que je ne peux pas encore annoncer officiellement... Puis ce sera mes débuts au Festival de Glyndebourne, avec L'Heure Espagnole de Maurice Ravel, puis encore de très belles choses les saisons suivantes, mais là encore, il faudra patienter un peu avant que je puisse les dévoiler...!

Propos recueillis à Paris par Emmanuel Andrieu

Cyrille Dubois à l'affiche d'Ariadne auf Naxos de Richard Strauss à l'Opéra National de Paris et des Caprices de Marianne de Henri Sauguet à l'Opéra de Marseille

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