Festival de Salzbourg 2015
Du 18 juillet 2015 au 30 août 2015

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Alexander Pereira est déjà parti, Markus Hinterhäuser n’est pas encore arrivé : le Festival de Salzbourg, entre deux directeurs de plein droit, en passe par deux années de transition. Cette première année d’intérim, qui est aussi un retour à la raison financière après le faste du court mandat de Pereira, voit un changement notable en matière lyrique : alors que les reprises de productions déjà données avaient été proscrites par Pereira, les admirateurs de grandes voix obtiennent cette année une deuxième chance pour certains spectacles à succès des dernières années.

C’est d’abord le cas pour Le Trouvère de Verdi, plus d’un demi-siècle après la précédente production mise en scène et dirigée par Herbert von Karajan : la mise en scène d’Alvis Hermanis, à mi-chemin entre modernité relative du concept et luxe des costumes Renaissance, n’avait pas forcément séduit l’an passé, mais il suffit de nommer Anna Netrebko pour assurer que les places seront prises d’assaut. Netrebko, qui a la nationalité autrichienne, est une des reines du Festival depuis des années : peu importe qui en est le directeur, chaque édition comporte une production montée pour et autour d’elle. Elle retrouve cette année Plácido Domingo, dans ses atours de baryton : il n’avait pu chanter l’an passé que les deux premières représentations, l’attente d’une partie du public sera donc grande.
Autre reine du Festival, Cecilia Bartoli amène avec elle une reprise de la Norma de Bellini, créée pour elle au Festival de Pentecôte qu’elle dirige à Salzbourg même depuis 2012, et déjà donnée à l’été 2013 ; comme toujours, la mise en scène moderne et efficace de Moshe Leiser et Patrice Caurier est faite sur mesure. Pour l’interprétation musicale, la chanteuse a été à l’origine d’un travail musicologique sur la partition qui apporte des éclairages nouveaux et passionnants, pleinement assumés par le chef Giovanni Antonini : on n’en oubliera pas les intuitions fulgurantes de Maria Callas pour autant, mais quiconque aime cette œuvre serait bien inspiré de ne pas passer à côté de cette relecture.

Norma, « le rôle des rôles »

Comment ignorer Norma, « le rôle des rôles » qui, pour une grande partie du public amateur d’opéra, s’impose comme l’expression la plus achevée de la majesté et de la souffrance culminant jusqu’au martyre ? « Perfection de la tragédie », selon Schopenhauer, Norma apparaît à la fois comme l’archétype du personnage tragique et comme l’apothéose du bel canto romantique. Le chef-d’œuvre de ce Vincenzo Bellini emporté trop tôt par une mort foudroyante est un ouvrage aux multiples facettes : à la grandeur tragique soutenue par une noblesse d’expression rappelant Gluck ou le Mozart d’Idoménée se mêlent les prouesses belcantistes d’une héroïne romantique partagée entre les exigences de l’amour divin, les tourments de l’amour humain et les déchirements de l’amour maternel. Lire la suite...

Enfin, Le Chevalier à la rose, œuvre emblématique du festival, revient sur la scène de la grande salle du festival, qu’elle avait d’ailleurs inauguré en 1960 : largement saluée comme la plus belle réussite de l’été 2014, la production équilibrée de Hans Neuenfels est cette fois confiée à Franz Welser-Möst, avec une distribution dominée par Krassimira Stoyanova et Sophie Koch.

Mais naturellement, si brillantes soient-elles, un festival comme Salzbourg ne peut se contenter de reprises. Ces nouvelles productions, contrairement à ce que pratiquait Alexander Pereira, ne sont pas coproduites avec des opéras extérieurs : peut-être seront-ils repris, mais on ne les verra pas ailleurs qu’à Salzbourg. À la Pentecôte de cette année, Cecilia Bartoli se confronte à un ouvrage français, l’Iphigénie en Tauride de Gluck, toujours avec le même duo de metteurs en scène, et le spectacle revient comme chaque année au festival d’été. Il est appréciable que l’héroïne de la soirée ne cède pas à la tentation de briller parmi les seconds couteaux : son Pylade sera Rolando Villazón revenu de ses errements passés, son Oreste l’un des plus beaux barytons d’aujourd’hui, Christopher Maltman.

Jonas Kaufmann, lui, revient au répertoire germanique, avec un rôle qu’il a déjà souvent chanté, du Palais Garnier à l’Opéra de Munich : il aura à ses côtés, dans ce Fidelio confié aux bons soins du metteur en scène Claus Guth, la Canadienne Adrianne Pieczonka, mais aussi Ludovic Tézier ; dans la fosse, Franz Welser-Möst fera briller les couleurs opulentes du Philharmonique de Vienne, qui avec Mozart et Strauss se concentre cette année sur les plus grands classiques de son répertoire.

Fidelio, un opéra unique

Fidelio est l’unique opéra composé par Ludwig van Beethoven. Aucune autre partition ne fut autant remaniée par le compositeur qui, avec son opiniâtreté habituelle, parvint à imposer son œuvre en bravant  les événements, la censure, voire l’échec. « Cet opéra me vaudra la couronne de martyr » a pu dire Beethoven de cet hymne à la liberté et à la fidélité conjugale. Autre originalité : cet unique ouvrage lyrique célèbre la victoire d’une femme exceptionnelle incarnant le courage et la force morale face à l’arbitraire du despotisme. Lire la suite...

Portrait de metteur en scène : Claus Guth

Claus Guth est bien la preuve que le monde lyrique, malgré les Cassandre, continue à être un lieu constamment renouvelé de création théâtrale [...] Il est suffisamment musicien pour pouvoir assumer des créations, et il l’a abondamment fait, notamment à ses débuts ; au fil d’une carrière de presque trente ans, il a naturellement eu l’occasion d’aborder un très vaste répertoire, notamment à Salzbourg où il met en scène Fidelio. Lire la suite...

Depuis que Gerard Mortier a pris la direction du festival en 1992, la présence d’un opéra « moderne », création ou reprise d’un opéra récent, est une des colonnes vertébrales de la programmation : Alexander Pereira, avant même de prendre ses fonctions, avait commandé à l’octogénaire György Kurtág son premier opéra, d’après Fin de Partie de Beckett : d’abord annoncé pour 2013, puis pour cette année, il ne verra le jour qu’en 2016 si tout va bien, pour les 90 ans du compositeur . Il a donc été décidé de jouer à la place l’un des premiers grands succès de Wolfgang Rihm, La conquête du Mexique, qui date de 1991 ; Rihm, qui est sans doute l’un des compositeurs les plus productifs en matière d’opéra, ne s’intéresse pas tant à la « grande histoire » des conquistadors qu’à un univers mental, celui du conquérant et du vaincu, pour lequel Rihm s’est abreuvé à la prose habitée d’Antonin Artaud. Même contemporain, cet opéra n’est pas privé des grandes étoiles du chant, puisque les deux grands rôles de l’œuvre seront tenus par Bo Skovhus et Angela Denoke.

Mozart est naturellement aussi présent dans sa ville natale : Les Noces de Figaro avaient été le plus beau succès de la trilogie Mozart/Da Ponte créée entre 2006 et 2009 par Claus Guth ; rien de surprenant à ce qu’il soit donné en dernier dans la trilogie mise en scène depuis 2013 par Sven-Eric Bechtold, membre de la direction intérimaire du festival (la trilogie sera reprise l’an prochain). Dirigé par Dan Ettinger, un proche de Daniel Barenboim, le spectacle sera dominé par deux vrais aristocrates de la scène, Luca Pisaroni et Genia Kühmeier. Si ce n’est pas assez, il faudra aller les samedis et dimanches matins au Mozarteum pour les traditionnelles Matinées Mozart – on y trouvera quelques-uns de ses chefs-d’œuvre symphoniques, mais aussi du beau chant, avec Bejun Mehta ou Anett Fritsch ; le Mozart vif et chaleureusement terrien de l’Orchestre du Mozarteum est une des plus belles choses de ce que propose chaque année l’été salzbourgeois.

Côté opéra toujours, mais sans les fastes du théâtre, le Festival présente comme toujours quelques opéras en version de concert. En dehors d’un projet de Thomas Hengelbrock sur Didon et Énée de Purcell, c’est cette année le grand répertoire qui est à l’honneur : Verdi d’abord, avec le rare Ernani, dirigé par un chef qui se voit volontiers comme l’héritier de Karajan. L’œuvre peut se passer de mise en scène, et les goûts de Riccardo Muti en la matière ne sont plus très actuels : le théâtre sera donc seulement dans la musique, avec un orchestre de jeunes musiciens formé par Muti et des voix tout aussi jeunes : Francesco Meli passera en cette fin de mois d’août du Trouvère à Ernani, et il aura face à lui une protégée de Muti, la Coréenne Vittoria Ji Won Yeo. À l’inverse, c’est pour les chanteurs que le Festival met pour la première fois à l’affiche Werther de Massenet : Piotr Beczala et Elīna Garanča, sous la direction d’Alejo Pérez, vaudront sans doute le voyage pour beaucoup de spectateurs.

 

Mais Salzbourg, ce n’est pas que l’opéra : on y chante aussi le lied et la mélodie, avec Christian Gerhaher, Maria Agresta, Elīna Garanča, Matthias Goerne ou Juan Diego Flórez ; on y fait aussi de la musique sacrée, avec cette année des invités en provenance du monde indien, mais aussi quelques grands moments de la musique sacrée occidentale comme La Création de Haydn avec Marc Minkowski ou une messe et l’oratorio Lazarus de Schubert. En dehors des sentiers battus, il faudra absolument guetter dans la Kollegienkirche, à deux pas des salles principales, le récital donné par la soprano Anna Prohaska : on y découvrira non seulement un répertoire sacré de l’époque baroque souvent rare, mais surtout une orfèvre du récital, chez qui chaque mot est pensé pour toucher le spectateur. Côté orchestre, c’est naturellement l’Orchestre philharmonique de Vienne qui, quand il n’est pas dans la fosse, occupe la scène de la grande salle du festival. On sait que cet orchestre se tourne volontiers vers son passé, et il débute cette année un cycle consacré aux nombreuses œuvres dont il a assuré la création depuis sa fondation en 1842 ; on y trouve rien moins que Brahms, Mahler ou Richard Strauss, mais aussi une rareté comme Les fresques de Pétrarque de Bohuslav Martinů.

Gala Domingo au Festival de Salzbourg 2015

Le long règne de Plácido Domingo à la tête du monde de l’opéra n’est manifestement pas prêt de s’achever. À l’occasion d’un concert de gala célébrant les quarante ans du ténor au Festival de Salzbourg, le chanteur et quelques-uns de ses amis ont su séduire le public grâce à un programme particulièrement bien choisi, et délivré au travers d’une très belle prestation. Lire la suite...

La France n’est pas non plus mal représentée dans cette dense saison de concerts : outre Werther et Iphigénie, outre Marc Minkowski qui y dirige chaque année, le festival consacre une rétrospective très étoffée au plus célèbre compositeur français d’aujourd’hui, Pierre Boulez, avec des interprètes comme Daniel Barenboim ou Sylvain Cambreling, ainsi que l’Ensemble Intercontemporain. Une touche contemporaine dans un festival qui n’est pas seulement le plus prestigieux du monde, ni le plus cher, mais aussi le plus riche par la diversité de ce qu’il propose à son public.

Dominique Adrian

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