© Guergana Damianova / ONP
C’est à l’Opéra Garnier déjà qu’on avait vu en 2008 une des plus belles productions de ce bel opéra de Tchaïkovski, Eugène Onéguine, dans la mise en scène à la fois proustienne et bergmanienne d’un jeune russe alors quasi inconnu, Dmitri Tcherniakov. Cette nouvelle production, confiée à l’acteur et réalisateur britannique Ralph Fiennes, est très différente mais tout aussi passionnante dans la finesse de sa direction d’acteurs, avec des gestes simples mais parlants, des échanges de regards, toute une grammaire des sentiments qui ne soulignent jamais sentencieusement, esquissent plutôt cette carte du Tendre ravagée par des orages intérieurs. Il y a des bouleaux, des feuilles ocres d’un automne doré, une lumière tendre, une atmosphère à la Tchékhov portée par l’élégant décor de Michael Levine, les beaux costumes d’Annemarie Woods : le temps passe doucement. Soudain, le visage de rêveuse obstinée de Tatiana se lève sur celui d’Onéguine : un silence passe dans la musique, une ombre…
Le romantisme, c’est aussi un certain sens du suspens, un certain dessin de désir qui rôde sous l’exprimé, un filigrane. Et c’est cette proximité humaine, ce qui de Pouchkine à Tchaïkovski touche à la racine de nos secrets, au coin intime où nous nous reflétons, qui se révèle avec une belle évidence dans ce spectacle. On aime Tatiana parce qu’elle est notre sœur. Ou parce qu’on aimerait recevoir cette lettre brûlante, la lettre d’une jeune femme offerte, frémissante – et qu’on ne dédaignerait pas comme cet idiot d’Onéguine. Car le paradoxe de cet opéra est que le titre en désigne le seul personnage antipathique !

Eugène Onéguine - Opéra National de Paris (2026) (c) Guergana Damianova / OnP
Mais il faut se laisser emporter par cette musique, dès le tendre prélude, cette mélodie élégiaque au chromatisme raffiné qui expose pour la première fois le thème de Tatiana, avec cette coloration des cordes par les bois et les cors qui introduit irrésistiblement au premier tableau, idyllique : le duo des deux sœurs, Tatiana et Olga, sur fond de harpe, tandis que leur mère et la nourrice épluchent des pommes, a quelque chose d’une toile de Jouy musicale… On est plongé en douceur dans ce romantisme slave si entêtant. Comme si un immémorial destin de la Russie se poursuivait, telle une conversation qu’on prend en cours, avec ce vague-à-l’âme qui semble venu de très loin : cette musique retrouve d’emblée un accord secret avec la nostalgie.
Il y a quantité de pages émouvantes dans cet opéra, de tremblements inaperçus derrière les poisons amers qui rongent les cœurs. Et d’abord, dans la scène nocturne joliment soulignée par des éclairages toujours subtils, poétiques, d’Alessandro Carletti, une simple ligne de hautbois traversée par des quartes et des quintes de flûtes, par la clarinette et le cor, puis par les projections lumineuses de la harpe : c’est Tatiana qui écrit sa lettre passionnée, une lettre d’amour comme on se jette au feu, avec cette fragilité, cette fêlure déjà au fond d’elle-même que Ruzan Mantashyan sait dessiner dans un vertige essentiel. En ce sens, elle est infiniment plus juste que les voix italiennes qui tirent Tatiana vers un lyrisme trop bien portant…
Mais le duel du deuxième acte est bien sûr est le sommet – ou plutôt la préparation du duel, ce moment de solitude désespérée de Lenski qui pressent sa mort proche : « Kuda, Kuda… » (Où donc, où donc avez-vous fui, jours radieux de ma jeunesse). Les cors d’abord, dans un rythme de marche funèbre, avec des accords de trombones et des trémolos de cordes, puis un thème douloureux aux violoncelles, dont l’inclinaison descendante dit la tristesse – et la voix s’élève, déchirante, celle de Bogdan Volkov, avec ce visage de Pierrot lunaire qui est déjà l’expression d’un adieu, pour le plus bel air de ténor de tout l’opéra russe. Un air porté par une émotion à nu, voix suspendue à un fil di voce qui est en train de se briser, qui laisse gorge serrée, yeux humides.

Eugène Onéguine - Opéra National de Paris (2026) (c) Guergana Damianova / OnP
Mais l’air de Grémine au dernier acte, un somptueux air de basse que la grande voix de violoncelle d’Alexander Tsymbalyuk déploie avec une couleur là encore automnale, touche aussi au cœur. C’est pourtant l’ultime scène dramatique (plus qu’un duo) entre Tatiana et Onéguine à ses genoux qui emporte plus loin encore : Ruzan Mantashyan y est tout simplement grandiose, parce que simple justement à la fois dans cette affirmation de son devoir et dans cet abandon entrevu à cet amour qui ne l’a jamais quittée. Tout est magnifiquement émouvant dans cet opéra si proche du réel et des affres que l’amour nous offre.
D’autant que toute la soirée est portée par la baguette de Semyon Bychkov qui sait, à la tête de cet Orchestre de l’Opéra de Paris toujours aussi somptueux, gorgé de couleurs profuses, déployer ces phrasés intenses, l’orchestre devenant un partenaire théâtral, partie prenante du drame vocal. Et l’on n’aura garde d’oublier le chœur de l’Opéra de Paris toujours impeccablement préparé par ce joyau qu’est Ching-Lien Wu, et, parmi les seconds rôles, la nourrice Filipievna d’Elena Zaremba et la Madame Larina de Susan Graham, deux voix qui portent aussi une nostalgie pour nombre de spectateurs, ou encore l’Olga au chant affirmé et aux graves bien poitrinés de Marvic Monreal – même si l’on peut être plus réservé sur l’Onéguine monochrome de Boris Pinkhasovich ou le Triquet bien pâle de Peter Bronder (pourquoi n’avoir pas engagé un ténor léger français pour ce personnage « français » qui chante en français ?). Il n’en reste pas moins un spectacle superlatif, élégant, dont le classicisme assumé fait du bien en ces temps de laideur et de raideur. Tatiana bouleversée, Lenski déchiré, Onéguine troublé, tous défaits par les failles de l’amour qui les a fait défaillir : « Parmi les plaisirs de la vie, la musique ne le cède qu’à l’amour. Mais l’amour même est une mélodie », c’est ce qu’écrivait Pouchkine.
Alain Duault
Opéra Garnier, 6 février 2026
Eugène Onéguine à Opéra National de Paris, Palais Garnier, du 26 janvier au 27 février 2026
07 février 2026 | Imprimer
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