© Laurent Guizard
Lucia di Lammermoor représente bien l’impuissance des personnages féminins dans le répertoire lyrique du XIXe. Manipulée et objectifiée par les hommes proches – son frère Enrico, son amant Edgardo –, elle est par nature « dépossédée » d’intentions propres. Sa scène dite « de folie », après qu’elle a tué son mari imposé, pourrait se concevoir comme la reprise de son identité. Selon Simon Delétang, directeur du Théâtre de Lorient – Centre dramatique national (avec lequel ce nouveau spectacle à l’Opéra de Rennes est en coproduction, aux côtés d’Angers Nantes Opéra, de l’Opéra de Massy, du Théâtre Impérial – Opéra de Compiègne et de l’Opéra de Reims) et dont c’est la première mise en scène d’opéra, Lucia n’a pas cette épiphanie qui lui ôterait subitement la raison. Elle ne vit que le contrecoup du meurtre qu’elle vient de commettre, lui-même conséquence presque logique d’années d’annihilation de libre arbitre. On s’attendait donc à une peinture des rapports masculins et à la friction psychologique sur Lucia. Sauf que Simon Delétang, par un trop-plein d’humilité de « ne rien charger » et d’ « apporter un mystère élégant », tue dans l’œuf la moindre esquisse de récit sous-jacent ou de situations dramatiques. Lucia n’est en effet pas si différente dans sa « folie » qu’avant son mariage, mais on peine à ressentir la moindre émotion devant le statisme généralisé du spectacle, qu’il ne se permettrait jamais au théâtre. La musique semble avoir pris le dessus sur son regard. Dans cette peur de mal faire ou de dénaturer, sans doute, on entend des chanteurs chanter ; on ne les voit jouer que très rarement. Et à l’opéra, un simple regard ou placement scénique ne suffit pas à signifier s’il n’est pas nourri d’une conduite plus large au plateau. L’action reste hermétique au cours des mots ou des notes jusqu’à ne plus donner précisément de visibilité à ce qui est représenté.
Du côté de la fosse, on ne sait pas trop ce qu’on entend. Il est vrai que l’Orchestre National de Bretagne rature souvent ses départs et ses fins de phrases, que les broderies de violons sont souvent savonnées, et que les sons de la petite harmonie se mélangent assez mal… On peut malgré tout souligner l’accroche générale des cordes et la vaillance des cors, qui ne suffisent cependant pas à recentrer la direction berliozienne et pompière de Jakob Lehmann. Le chef a tenu à l’édition critique de chez Ricordi (2021), qui restaure les tonalités – parfois jusqu’à un ton au-dessus des versions habituelles ! – et les articulations originelles. Vu le niveau de décibels (qui nuit souvent à l’écoute des chanteurs) et les stratifications harmoniques confuses, on a du mal à comprendre ses spécificités dans ces condtions. On croit deviner qu’il cherche à apporter un niveau de narration à la musique ; les bonnes idées de tuilage sont quasiment toujours sapées dans la pratique par des tenues lourdaudes, une inondation hors de propos, et un caractère sec et martial qui fait passer les duos d’amour pour des prises de karaté. Le manque de micro-événements ou de respirations manque terriblement à un spectacle aussi dépossédé de sa composante orchestrale.

Lucia di Lammermoor - Opéra de Rennes (2026) (c) Laurent Guizard
Le défi n’en est que plus large pour les interprètes. Stavros Mantis s’en sort très bien en Enrico, de sa glaise vocale sculptrice, bien que le premier acte soit traversé d’une projection de l’excès. Sa verve de recitativo donne envie de croire à ce paradis perdu de mise en scène et de volet instrumental, qu’il fait toucher de l’oreille grâce à une conduite noble, avisée et entraînante de la phrase. Jean-Vincent Blot a beau avoir la tessiture et l’élégance de timbre de Raimondo, le flux tendu (et souvent trop haut) et le vibrato bourru empêchent une restitution sereine. Laura Ulloa tire parti de sa première Lucia d’il y a deux ans pour une scène de folie au legato diligent, savamment chantée pour son cœur, en dialogue avec son âme. Dans les deux actes précédents, sa ligne épurée aspire souvent les vocalises et n’ose pas laisser s’exprimer les notes au-delà de leur existence « scientifique » en fréquence. On n’a pas conscience des tourments du personnage, au contraire des obstacles techniques qui émaillent le rôle.
Pour les seconds rôles, les aigus chevrotants de Sophie Belloir et de Carlos Natale, qui font quelque peu avaler de travers, sont contrebalancés par l’élégant Jean Miannay et le plaisir intact à l’écoute du Chœur de chambre Mélisme(s), vindicatif, fertile et ancré. Le triomphe de la soirée revient sans hésitation au ténor César Cortés, dont le souple soutien et l’homogénéité en nectar propulsent Edgardo en un panorama de nuances et d’affects. Soleil de cendres et d’émotion véritable, liant unique de la lettre et de la musicalité dans un calme olympien, il guide la compréhension de cette production « dépossédée » car il est le seul personnage auquel on puisse s’accrocher avec certitude… même si cela ne devait pas être l’intention initiale de Simon Delétang et de Jakob Lehmann.
Thibault Vicq
(Rennes, 7 février 2026)
Lucia di Lammermoor, de Gaetano Donizetti, en 2026 :
- à l’Opéra de Rennes jusqu’au 14 février
- au Théâtre de Lorient – Centre dramatique national les 3 et 5 mars
- à Angers Nantes Opéra (au Grand Théâtre d’Angers le 25 mars, au Théâtre Graslin de Nantes du 12 au 17 avril)
- à l’Opéra de Massy les 22 et 24 mai
- au Théâtre Impérial – Opéra de Compiègne le 30 mai 2026
N.B : Eleonora Bellocci (Lucia), Andrés Agudelo (Edgardo) et Mathieu Gourlet (Raimondo) en alternance ; et orchestres différents selon les lieux
08 février 2026 | Imprimer
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