The Convert à Opera Ballet Vlaanderen, une création qui laisse plutôt agnostique

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Le Moyen Âge est décidément une source d’inspiration dans la création musicale contemporaine. Après la chanson de geste (L’Amour de loin), la légende occitane (Written on Skin) ou le conte perse (le récent Shirine, à l’Opéra de Lyon), ce sont des documents d’archives qui sont à l’origine de The Convert, co-commandé par Opera Ballet Vlaanderen et l’Opéra de Rouen. En réalité, cette œuvre de Wim Henderickx sur un livret de Krystian Lada est une adaptation du roman De bekeerlinge (2016) – Le Cœur converti en français –, de l’auteur belge Stefan Hertmans. Celui-ci a découvert dans le village du Vaucluse où il s’est installé la trace écrite d’une rafle de non-catholiques durant la première croisade, à la fin du XIe siècle. De fil en aiguille, il a déniché une lettre de voyage pour une femme à la recherche de ses deux enfants, puis un second courrier au sujet d’une convertie au judaïsme condamnée au bûcher au Nord de l’Espagne. En entrecoupant les sources, Stefan Hertmans a retracé le chemin de Vigdis Adelaïs, chrétienne de Rouen embrassant la religion juive pour suivre David Todros, dont elle est amoureuse. Le couple s’enfuit vers Narbonne, la femme est renommée Sarah Hamoutal, des chevaliers assassinent David et enlèvent deux de leurs trois enfants. Adelaïs / Sarah entreprend un voyage jusqu’en Orient pour les retrouver, malgré les menaces qui pèsent sur elle.

Si Krystian Lada excelle dans la langue narrative et dépouillée du livret, le fond du propos nous paraît assez daté pour le public de 2022. Le nœud principal de l’œuvre se résume en effet à la croyance (« Quel Dieu prier, lorsqu’on s’est converti ? »), plutôt que d’éclairer les versants de la combattivité de Vigdis / Sarah, d’un voyage plus grand que nature, et de l’inadéquation avec des coutumes en apprentissage. Wim Henderickx ne ménage pas ses textures orchestrales à la Stravinski ou à la Ginastera, parfois pourvues de couleurs orientales (qânûq, duduk, oud), mais ne laisse pas suffisamment croître les petites formes et les tons aquarelles de la partition. Et il est bien dommage que seules subsistent les grands agrégats instrumentaux, car l’écriture témoigne de portées subtiles où les timbres se frôlent, en particulier lorsque le compositeur convoque des oscillations au quart de ton et des incursions électroniques. Les interludes obsédants atteignent la texture et le courant du bayou, mais la matière vocale manque sans doute de dramaturgie par rapport à la clairière de sonorités instrumentales auxquelles il déroule le tapis rouge. Le Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen sert en tout cas cette musique avec beaucoup d’âme et de clarté, même si le chef Koen Kessels a tendance à respecter la lettre trop fidèlement et donc à plaquer en deux dimensions ce métissage de notes qui aurait plutôt mérité trois dimensions. Les répétitions ont peut-être manqué pour affirmer davantage le caractère de la pièce, dont nous percevons les immenses qualités sans pour autant les entendre réellement.

Les excellents Koor et Kinderkoor Opera Ballet Vlaanderen sont ici rejoints par un chœur « citoyen » de 50 personnes participant avec autant de ferveur aux époustouflants tableaux vivants conçus par le plasticien Hans Op de Beeck, engagé à la mise en scène (ainsi qu’à la scénographie, efficace, et aux costumes, volontairement laids). Cependant, son esthétique poseuse à base de quinze magnifiques toiles peintes (de sa propre main), sous les lumières réfléchies de Glen D’haenens, s’applique à ne surtout jamais suivre le courant de la musique. Trop d’éléments se juxtaposent sans fil rouge, sauf la lenteur supposément riche de sens, et la symbolique de l’eau, qui évoque pêle-mêle la vie, le passage et les frontières. Nous qui croyions que la création était un travail d’équipe, là c’est plutôt chacun pour soi…

À part les lignes douloureuses et peu expressives de Guido Jentjens dès que la nuance est au-dessus du mezzo piano, la distribution défend avec brio la partition de Wim Henderickx. La superlative Lore Binon est portée par le destin en laissant derrière elle un sillage sucré. De sa Vigdis transparaissent une aura et une translucidité tout-terrain, des convictions et une intégrité dans une douceur poétique. Vincenzo Neri cultive l’accroche résonante et figure un soleil couchant rassurant dans un timbre dense et chaud. Luvuyo Mbundu fait partir ses phrases de l’intérieur jusqu’à la noble clairvoyance, Daniel Arnaldos projette la voix avec gourmandise, Amel Brahim-Djelloul hisse ses inflexions feutrées à des hauteurs célestes, et Françoise Atlan s’acquitte sans mal de ses quatre personnages.

La rencontre séparée avec différents artistes a bien lieu ; celle entre les arts, un peu moins…

Thibault Vicq
(Anvers, 13 mai 2022)

The Convert, de Wim Henderickx (musique) et Krystian Lada (livret) à Opera Ballet Vlaanderen :
- à Anvers jusqu‘au 19 mai 2022
- à Gand du 27 mai au 4 juin 2022

Et ultérieurement à l’Opéra de Rouen Normandie

Crédit photo (c) Annemie Augustijns

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