Streaming : Written on Skin, le sceau des pulsions au Festival d'Aix

Xl_written_on_skin_-_festival_d_aix-en-provence © Pascal Victor / ArtcomArt

L’annonce récente de la programmation 2021 du Festival d’Aix-en-Provence et une nouvelle production en livestream de Written on Skin par Benjamin Lazar cette semaine à l’Oper Köln nous ont amenés par association d’idées à nous replonger dans la création mondiale de l’œuvre à Aix, en juillet 2012. La coproduction de départ entre le Dutch National Opera, le Théâtre du Capitole, la Royal Opera House (où aura lieu en 2018 la première du troisième opéra de George Benjamin Lessons in Love and Violence) et le Maggio Musicale Fiorentino a rapidement été demandée dans de nombreux pays. Huit ans plus tard, l’opéra demeure d’une actualité brûlante et d’une universalité troublante.

Le texte s’inspire d’une légende occitane du XIIe siècle. Un époux tyrannique (« Le Protecteur ») s’offre les services d’un enlumineur (« Le Garçon ») pour accoucher d’un récit à la gloire du maître de maison, propriétaire à la fois de son terrain et de sa femme (« La Femme »). Cette dernière va influencer peu à peu l’écriture du jeune invité par provocation envers le patriarcat… Martin Crimp alterne moments de clarté littéraire et flous stylistiques parmi lesquels l’action réussit toujours à se frayer un chemin. Simple et érudit à la fois, jouant sur la mise en abîme du discours direct (les personnages ponctuent leurs répliques de didascalies les concernant ou de notes de narrateur externe, telles que « says the Boy »), ce texte marque par son ubiquité et son traitement psychologique individualisé. Le constat est le même pour la mise en scène de Katie Mitchell : dans un décor sur deux étages (procédé qu’elle réutilisera à Aix en 2015 dans Alcina), les « Anges » censés veiller sur les protagonistes sont des régisseurs de notre époque préparant les chanteurs à (re)jouer leur rôle dans un intérieur sommaire. Séquestration, jalousie et sexualité s’entrechoquent entre les deux mondes. On parle d’hier, d’aujourd’hui et de demain, avec une intensité de théâtre et des rapports humains pulsionnels. Katie Mitchell parle de ces erreurs qui continuent inlassablement à être commises, ainsi que de la complaisance de l’humanité à les observer. Ce n’est pas seulement le spectacle d’une insurrection féminine, mais aussi le constat d’une impuissance à détruire les cycles délétères. Même le parti pris (conformiste) d’une scène finale au ralenti ne nous empêchera de sortir avec le souffle coupé de cette moite prison de personnages.

Sir George Benjamin renforce l’absence d’assise dans un univers plutôt que dans un autre. Sa partition est faite d’ajustements de timbres, de tenues claires, de sons « authentiques » (la viole de gambe ou l’harmonica de verre, par exemple). Et pourtant la musique dialogue par calques et strates translucides, comme guidée par la traversée. Si des illuminations stridentes ou des grésillements terreux en élans instrumentaux synchronisés viennent rappeler la mise en mouvement par paliers d’une machine narrative indomptable, tout concourt à rendre le discours extrêmement limpide. Sous sa direction, le Mahler Chamber Orchestra fait des merveilles.

La grande réussite de cette première version de Written on Skin tient également à son plateau vocal superlatif, qui magnifie la prosodie très britannique, entre consonnes fortes et voyelles larges, et livre une performance physique hors du commun. Barbara Hannigan en est la preuve la plus évidente. Page teintée d’encre, elle interprète en lamenti expressifs les tâtonnements de la Femme, et en impressionnants surgissements aigus l’affirmation de son identité réelle (Agnès). Elle ouvre une boîte de Pandore en coups de pinceau vocaux sublimes, avant que ne déferlent des accès de folie sidérante. Elle reste entière et indivisible en toutes circonstances. Le Protecteur de Christopher Purves détaille son emprise à mesure que l’enluminure prend forme. Il est tranchant puis charmeur, discret puis éclatant, à l’ombre et à la lumière d’un timbre exceptionnel. Le contre-ténor Bejun Mehta incarne le Garçon et l’Ange 1 dans une extériorité rayonnante et insidieuse. Le prestige du souffle et la fantasmagorie de l’homogénéité énoncent les grandes lignes d’un récit intérieur. Les panoramas puissants de Rebecca Jo Loeb et la perspicacité fruitée d’Allan Clayton cimentent les fondations inébranlables des Anges 2 et 3, qui en duo relèvent haut la main leurs lignes ciselées.

Les lettres d’or de Written on Skin n’ont pas fini de tatouer les maisons d’opéra mondiales !

Thibault Vicq
(medici.tv, décembre 2020, captation de juillet 2012)

Written on Skin, de George Benjamin, disponible sur medici.tv

Crédit photo © Pascal Victor / ArtcomArt

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