Streaming : Tobias Kratzer acère les canines de Lucio Silla à la Monnaie

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On ne rechigne jamais à l’idée de voir un opéra de jeunesse de Mozart. Le tissu musical s’y épanouit en arias da capo voltigeurs et dans des sommets de maîtrise d’écriture, pour un compositeur qui n’avait pas encore l’âge de s’inscrire à Parcoursup. Un an et demi après son Mitridate en troublantes eaux politiques, la Monnaie déroulait le tapis rouge à Lucio Silla, autre variation sur la figure du souverain qui n’en démord pas. La partition est un modèle de cheminement psychologique : si le format de l’opera seria compte griser l’ouïe, ce que Mozart élabore sur la portée en dit long sur l’étagement et la hiérarchie qui plane au-dessus d’un peuple soumis aux volontés d’un despote cruel. La direction entraînante d’Antonello Manacorda fait sonner un Orchestre symphonique de la Monnaie au zénith à partir des accentuations et de la machinerie harmonique bien huilée, où les heurts de la galanterie remplacent admirablement le choix des traditionnels gonflements de nuances.

Lucio Silla est donc un dictateur romain assoiffé de sang, tenant sous son emprise la jeune Giunia (avec le dessein de l’épouser, en manipulant le sénat et sa sœur Celia), qu’il a séparée de son amant Cecilio. Ce dernier revient avec l’intention de la libérer grâce à l’appui de Cinna… Le talentueux metteur en scène allemand Tobias Kratzer a vu dans ce qu’il qualifie d’ « opéra noir » une prépondérance de la mort et de ce qu’elle engendre (on peut citer le livret : « l'au-delà », « dernier souffle » et « mourir sur son corps en sang »), et frappe très fort avec sa lecture singulière. La focalisation de Lucio Silla sur l’acte meurtrier (il ausculte un couteau ensanglanté et annonce, lubrique, le viol de Giunia par l’ouverture d’un plateau d’huîtres devant elle) ne peut trahir qu’une consommation personnelle d’une violence inhabituelle, à l’instar d’un personnage de Cronenberg au cinéma. Et pour Kratzer, une œuvre aussi écrite est digne d’un scénario de long-métrage, comme son Africaine spatiale et sa Force du destin multi-époques à Francfort, ou son Guillaume Tell d’Orange mécanique à Lyon. Il pose ainsi sa caméra mentale au sein d’une propriété contemporaine ultra-sécurisée (et pourtant sans gardes), dans un univers gothique. Les Romains sont tous morts et sortent de terre, le pâle Aufidio est resté coincé dans des vêtements XVIIIe, et (attention, divulgâchage) Lucio Silla est lui-même un vampire. L’une des idées les plus frappantes est d’avoir fait de Cecilia une jeune fille se réfugiant dans la procuration de sa maison de poupées, dans laquelle elle assouvit ses terrifiants fantasmes. Elle s’exprime à travers ses Barbies (toutes à l’effigie des personnages sur scène), et n’hésite pas à démembrer celles qui feraient du tort aux humains qu’elle affectionne. Sa déclaration d’amour à Cinna, par figurines interposées, constitue en soit l’une des scènes les plus puissantes du spectacle. On comprend pourquoi Cinna traîne à mener Cecilio à Lucio Silla, puisqu’il sait le tyran immortel. Et Giunia aura beau se taillader les veines en cascade, l’emprise de Silla sera toujours plus forte. Silla mordant Giunia au cou à la fin de l’acte II, la distance entre Giunia et Cecilio qui s’ensuit (du fait de l’emprisonnement, dans le livret) est encore plus inévitable car l’homme à la condition mortelle fait face à la femme possédée de vie éternelle.

Giunia est le seul personnage dont l’existence ne se reflète pas dans l’idée d’un autre (elle part du principe que son fiancé ne reviendra pas). Lenneke Ruiten fait virevolter des noyaux d’énergie qui communiquent, se suspendent. Elle étourdit dans chaque registre, notamment dans un suraigu d’une extrême beauté. Les vocalises de Simona Šaturová (Cinna) respirent l’extériorité et la sérénité, comme annihilées du sentiment d’urgence. Ilse Eerens recentre les interventions de Celia en adéquation avec des rêves de petite fille. La pluie de licornes et d’arcs-en-ciel qui s’abat de sa voix fait voir la vie en rose sans toutefois se colorer de naïveté, et s’amuse d’un poids de notes changeant qui défie la gravitation. Par son timbre fruité, Carlo Allemano campe un Aufidio d’expérience, contrairement au Lucio Silla sciemment neutre de Jeremy Ovenden. Le ténor chante un dictateur qui n’a plus rien à prouver, à l’exception de son pouvoir de séduction (composante qui résulte de son timbre addictif, bien que mise à mal par des imprécisions de placement). On sent Anna Bonitatibus en difficulté dans les diaboliques ornements ; le stress gauche de Cecilio parvient parfois jusqu’à des lignes mélodiques trop hautes, mais les récitatifs déterminés rendent attrayante l’émotion fragile du personnage. Le Chœur de la Monnaie confère quant à lui une orientation ardente aux morts de Rome.

En montrant Kennedy, Kim Jong Un et Vladimir Poutine dans une excellente vidéo introductive, Tobias Kratzer fait un parallèle avec notre époque. Les monarques vivant un train d’enfer vampirisent l’âme de leurs « sujets », et la conclusion de « gloire et honneur » voit la liesse gagner le peuple par l’arrestation de Lucio Silla. Les huîtres et le sang sont peut-être finalement l’association de la mer insurrectionnelle et de la Mère Patrie, réunies dans la Justice.

Thibault Vicq
(operavision.eu, juin 2020)

Lucio Silla, de Wolfgang Amadeus Mozart, en streaming jusqu’au 23 septembre 2020 sur OperaVision

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