Streaming : une géopolitique européenne pour Mitridate à la Monnaie

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Rappelez-vous : dès juin 2015, la Monnaie était en travaux ; les productions lyriques déménageaient sous un chapiteau éphémère. La longueur inattendue de ces travaux et les capacités réduites de l’emplacement ne permettaient pas à Robert Carsen de remonter son Mitridate, re di Ponto en mai 2016 ; le directeur Peter de Caluwe lançait un appel à projets pour une nouvelle mise en scène. Le tandem formé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil (Clarac-Deloeuil > la lab) remportait alors le concours en plaçant l’intrigue de jeux d’empires au cœur d’un sommet européen de crise à Bruxelles. Avouons-le : l’actualisation du discours convainc grâce à l’acuité des situations et une direction d’acteurs au cordeau.


© Bernd Uhlig

Le royaume du Pont est en lutte contre l’Union Romaine (une Union Européenne qui intègre l’État du Pont). La mort factice de Mitridate, relayée par les médias – une situation troublante d’actualité, avec les rumeurs sur l’état de santé de Kim Jong-un il y a quelques jours –, rebat les cartes du pouvoir entre ses deux fils : Farnace, qui se tourne vers Rome, et Sifare, fidèle aux convictions (le « Pontexit ») de son père. Si la Grèce, représentée par une Aspasia promise à Mitridate, fait chavirer le cœurs des trois hommes, la femme n’aime que Sifare. À son retour surprise en berline noire à Bruxelles avec Ismene, Mitridate s’invite à des négociations musclées dans un centre de congrès où devait se décider le sort du Pont. Les mariages arrangés se muent en alliances d’intérêts, la guerre des armes devient celle des idées. La mort littérale de Mitridate, à la fin de l’ouvrage, prend la forme d’une abdication politique. Les journalistes sont friands de déclarations choc et nous les servent dans des flashs info sur des écrans télé, quand les décisions économiques accouchées sur papier ne finissent pas au broyeur. Les leaders internationaux attendent leur tour entre deux gardes du corps sur leur téléphone ou avec un cornet de frites, chouchoutés par une assistante aux petits soins. Le huis-clos sur moquette possède la qualité de prêter un visage chamailleur et attachant à des personnages publics.

Quelques mois avant Bruxelles, Michael Spyres et Myrtò Papatanasiu étaient déjà Mitridate et Sifare au Théâtre des Champs-Élysées. Si la soprano sculpte le discours amoureux en matière ductile et chante la politique comme une fresque épique, elle semble plus contrainte qu’à Paris car sans doute trop soucieuse de la beauté (incontestable) de l’émission. Parfois trop haute et assagie rythmiquement dans les fins de phrases, elle demeure toutefois bouillonnante. Moins apprécié par notre collègue avenue Montaigne, le ténor affole les curseurs de l’excellence dans la capitale belge. Il se régale d’un pouvoir comme d’une friandise, et ne fait qu’une bouchée des sauts périlleux d’intervalles et des contre-ut de la partition, avec une dextérité manifeste. L’étoffe ne manque pas pour incarner un personnage caméléon, tantôt sanguin, tantôt en introspection.


© Bernd Uhlig

Nous retiendrons aussi la poigne monumentale de David Hansen pour son Farnace, qui fait l’intersection entre la ruée entêtante des récitatifs et la direction décoiffante des arias. La pléthore de glissandi, complètement à-propos, amène jusqu’au da capo les provocations baroques d’un gamin mal élevé mâchant son chewing-gum la bouche ouverte. L’épaisseur des aigus trahit également la recherche de reconnaissance, qu’il retrouve devant les caméras, et où le temps des reprises s’acoquine au temps du discours politique. Avec Simona Šaturová, Ismene respire en couleurs aquarelle. Elle mélange le mineur et le majeur en pistes concordantes pour camper l’allégorie radieuse et volantes d’une paix souveraine.

Les arrondis sonores d’Yves Saelens et la charpente de Sergey Romanovsky accompagnent l’exceptionnelle prise de rôle de Lenneke Ruiten en Aspasia. La soprano néerlandaise n’est pas seulement une grande mozartienne : la technique parle à la couleur claire de la projection, la diction porte la masse et le sens de chaque lettre (les sous-titres non-synchronisés dans la vidéo aidant à se concentrer sur le chant, pur, dirions-nous). Jamais d’un seul bloc, toujours dans le son de ses partenaires, elle incarne l’exhaustivité à tous les niveaux.

Les gestes incisifs de Christophe Rousset garantissent un cadre très délimité aux chanteurs, avec beaucoup de cordes. Mozart se révèle sans effort en vivier de densité grâce à l’équilibre des temps forts, des superpositions de rythmes et des familles instrumentales. Le chef navigue sur les torrents tourmentés avec le même brio, et la palette subtile de l’Orchestre symphonique de la Monnaie n’y est pas étrangère : grain de cordes ou murmure de vents (et cors très délicats à l’acte II), la formule est gagnante.

Thibault Vicq
(lamonnaie.be, mai 2020)

Mitridate, re di Ponto, de Wolfgang Amadeus Mozart, en streaming jusqu’au 17 mai 2020 sur le site de la Monnaie

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