Serse ensorcelle au Théâtre des Champs-Élysées

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Antépénultième œuvre lyrique de Haendel, Serse (1738) rompt avec la tradition de l’opera seria, en vogue pendant les trente premières années du XVIIIe siècle. Là où les arias da capo imbibés de drame (le comique était indésirable dans la forme officielle) parsemaient ses précédents opus proches, Haendel compose ici une suite de numéros de longueur variable, parfois sans récitatifs, avec des personnages soigneusement croqués dans leur ambivalence théâtrale. Le livret s’apparente à un remake du texte d’Il Xerse de Boncioni (1694), lui-même reboot du Xerse de Cavalli (1655), pour situer son statut dans le jargon cinématographique d’aujourd’hui. L’opéra italien du XVIIe joue ses cartes avec parcimonie, dans un dédale d’intrigues et un vertige de virtuosité : Haendel affiche clairement ses intentions d’expérimenter une forme novatrice en plein cœur du XVIIIe.

Au Théâtre des Champs-Élysées, hier soir, se tenait une version de concert aux personnages extrêmement bien croqués, malgré l’absence de mise en scène. La qualité musicale avérée a fait le reste.

La disposition du clavecin permet à son joueur Maxim Emelyanychev, dos au public, de diriger les membres de son ensemble Il Pomo d’Oro en haute définition. Le son de l’instrument est atténué (du moins au parterre) par cette localisation perpendiculaire à la ligne de scène, mais l’enrobage des cordes s’en dessine avec d’autant plus de corps. L’électricité naît à partir de l’énergie organique du chef, capable de sensationnels contrastes sans pour autant atomiser la partition. L’orchestre est à la hauteur de toutes les requêtes. Les airs se succèdent et ne se ressemblent pas. Pourtant, on assiste au miracle d’une seule et même œuvre, et non à un enchaînement de piécettes décorrélées. Les instruments d’époque mettent parfois beaucoup de temps à être réaccordés entre deux arias, mais vivent pleinement les effets demandés par Maxim Emelyanychev.

Francesca Aspromonte est familière d’Il Pomo d’Oro, avec lequel elle a enregistré son premier album et s’est produite à Grenoble en janvier dernier. Elle incarne sans mal une Atalanta espiègle et piquante, dans un jeu de séduction vocal pleinement convaincant. De son timbre radieux émerge une pulpe substantielle suscitant la compassion. Sa sœur Romilda grée elle aussi un stupéfiant arsenal de nuances. La soprano Inga Kalna sort toutefois une artillerie un peu lourde à certains moments, avec des aigus triple forte (temporairement de justesse approximative) hors sujet. Son timbre balaye malheureusement les équilibres sonores dans les duos ou les ensembles. Reste une attention rythmique impeccable et des couleurs dignes d’éloges. Vivica Genaux, sous les traits d’Arsamene, frère du roi, emplit ses émissions d’un brio ravageur. La mezzo dispense une prestation ciselée, sur le vif, en fusion, d’une grande intelligence, et ponctuée de pénétrants graves. Le contre-ténor Franco Fagioli chante un Serse à la verve moins dramatique, et doté d’un souffle à toute épreuve. Un condensé d’intensité lui permet d’accomplir des exploits d’égale grandeur dans l’aigu et le médium. La puissance sans agressivité ni stridence lui sied confortablement. S’il arrive que son chant d’atmosphère spatiale lui confère une certaine lourdeur dans les mouvements rapides (due à l’accentuation) et le prive de spontanéité dans ses récitatifs, il conquiert toujours par sa prosodie solaire. Il reçoit à juste titre une ovation après son air de la colère au troisième acte, ainsi qu’aux applaudissements finaux.

Les trois seconds rôles dégagent le même brio. L’Amastre exemplaire de la contralto Delphine Galou réserve des inflexions inattendues et revendique ses émotions et son amour avec profondeur, dans un vent de tempête décoiffant. La lisibilité de sa patte vocale place sa ligne vocale en majesté. Andreas Wolf, en Ariodate, fait une démonstration de respiration endurante, au service du beau son et de l’ampleur scénique. Enfin, le truculent Elviro porte une savoureuse bouffonnerie à travers le jeu et les cordes vocales de Biagio Pizzuti, qui, par sa vélocité et sa précision ciselée, humanise en galons son personnage de page. Un retour à l’humanité, voilà l’objectif de Haendel, avec cette mise à jour du ballad opera, annonçant les liserés des chefs-d’œuvre opératiques mozartiens.

Thibault Vicq

(Paris, le 24 octobre 2018)

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