Une renaissance fougueuse et enlevée de La Finta Pazza à l’Opéra de Dijon

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Premier opéra représenté en France, premier spectacle non-chorégraphique vu par Louis XIV (à l’âge de sept ans), œuvre étrennant le premier théâtre dévolu à l’art lyrique, premier ouvrage avec une scène cruciale de folie, première production opératique itinérante, unique partition lyrique de Francesco Sacrati n’ayant pas disparu… Voici l’histoire vraie et condensée de La Finta Pazza, qui est tout cela à la fois ! Et l’Opéra de Dijon Métropole prend l’initiative de faire revivre gaillardement ces premières fois, en coproduction avec l’Opéra Royal de Versailles.


La Finta Pazza ©Gilles Abegg-Opéra de Dijon

L’immense succès de La Finta Pazza à sa création en 1641 tient notamment à son traitement de la musique en temps instantané de livret, comme de l’« opéra-réalité », faisant filer l’intrigue à vive allure. L’écriture ciselée de la partition expose une somme de récitatifs virevoltants et d’arias condensés à leur strict minimum (parfois quelques secondes !). Le manuscrit rescapé correspond à une version postérieure aux premières exécutions publiques, mais il est peu probable que d’autres mains que celles de Sacrati aient participé aux retouches éventuelles.

Le chef Leonardo García Alarcón, aidé par son superbe ensemble Cappella Mediterranea, émerveille par sa lecture « cartoonesque » de l’œuvre. Il porte royalement les textures et les tempi de cette perle rare pour relier les jeux instrumentaux au théâtre et au chant. Il convie à un tourbillon de sonorités, tantôt en ébullition, tantôt à fleur de peau, à la manière d’un accompagnement de film muet. Jacopo Raffaele, à l’orgue et au clavecin, livre d’ailleurs une prestation qui déménage,dont on sort bouche bée.

L’histoire se prête effectivement à ces ruptures musicales. L’amour de Déidamie et d’Achille est mis à mal par le départ à la guerre de ce dernier. Diomède, voyageant avec Ulysse à la recherche d’Achille (très vite retrouvé), est lui aussi épris (sans retour) de Déidamie. L’intervention des dieux pousse Déidamie à feindre la folie : elle confessera en cet instant à son père Licomède sa liaison avec Achille, et l’existence de leur fil Pyrrhus. Licomède finira par accorder la main de sa fille au héros troyen.


La Finta Pazza ©Gilles Abegg-Opéra de Dijon

Le livret surprend agréablement par sa clarté, au même titre que la mise en scène rêveuse de Jean-Yves Ruf. Rideaux en velours rouge, rideaux transparents et étoffes enveloppent l’univers des personnages. Quelques rares éléments de décor (un feuillage fourni au troisième acte, quelques bancs dans la première partie) sont là pour souligner le plein pouvoir de l’espace théâtral artisanal ; la direction d’acteurs, d'une infime précision, s’occupe d’injecter une modernité d’expression et une vérité à ce récit mythologique.

La distribution excelle de présence scénique, à commencer par la Déidamide incandescente de Mariana Flores, jouant avec l’intégralité de son corps. La soprano argentine est cependant régulièrement gênée par une aridité de timbre et un vibrato serré qui l’empêchent de s’épanouir dans ses nuances cristallines et dans son engagement vocal effréné. Le plateau masculin principal fait des étincelles : si Valerio Contaldo, à la diction parfaite et aux phrasés d’or, va chercher les étoiles dans les vocalises de Diomède (n’excluant pas des pénuries ponctuelles de souffle), c’est du côté des contre-ténors qu’on observe une magnificence galactique. Ulysse (Carlo Vistoli) exhale en effet ses lignes vocales aventureuses en une même onde enveloppante, où vogue un équilibre passionné de son. Achille (Filippo Mineccia) se démarque lui aussi par ses émissions solaires balayées du vent réconfortant de ses respirations, et éclairées par les horizons toujours anticipés de sa prosodie.

Les seconds rôles des mortels triomphent également, qu’il s’agisse de l’Eunuque énergique et hilarant de Kacper Szelążek, aux aigus facilement projetés, de la nourrice truculente de Marcel Beekman, d’un Capitaine (Salvo Vitale) indomptable et meurtri dont la voix bondissante vient puiser dans les entrailles des sentiments, ou d’un Licomède (Alejandro Meerapfel) rugueux et rond à la fois (quoique partiellement trop forcé dans le chant). Les dieux, enfin, imposent leur style dans leurs moments de gloire : Aurore et Junon fraîches et pétillants (Julie Roset), Renommée et Minerve (Norma Nahoun) juvéniles et sans aigreur, Thétis et Victoire agrumées (Fiona McGown), Vulcain et Jupiter tonnants et autoritaires (Scott Conner).

Tous les excès du théâtre sont les bienvenus, l’ovation du public ne trompe pas.

Thibault Vicq
(Dijon, le 7 février 2019)

La Finta Pazza, jusqu’au 10 février 2019 à l’Opéra de Dijon (Grand Théâtre)

Samedi 16 et dimanche 17 mars à l’Opéra Royal de Versailles

Opéra radiodiffusé le dimanche 24 février à 20h sur France Musique

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