L’Atelier Lyrique du Verbier Festival : les artisans de la relève

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Chaque année, le Verbier Festival rassemble au sein de l’Atelier Lyrique de jeunes chanteurs prometteurs du monde entier. La promotion 2021 ne déroge pas à la règle. À quelques jours d’une version de concert de La Bohème avec le Verbier Festival Junior Orchestra (le chef James Gaffigan nous en parlait récemment en interview), les « académiciens » se produisaient en deux programmes radicalement différents : d’une part, l’opéra, de l’autre, le lied. Ces instants choisis trahissent de grands talents à des stades d’éclosion divers, mais toujours pareils à des tournesols du bon côté du soleil. Si quelques opus sont encore en cours de construction vocale, ces concerts permettent de concrétiser les conseils reçus en masterclasse par des artistes tels que Véronique Gens et Stéphane Degout, et participent à la chauffe des grandes voix dont nous guettons le retour dans les salles de spectacle.

Le baryton-basse Edward Jowle, parmi nos coups de cœur de la bande, la joue en mode Tinder compulsif dans l’air du catalogue de Don Giovanni. Autant dire que l’Espagne (et ses mille trois femmes) a droit à son lot de swipes. Le délicieux mitraillage des récitatifs annonce le cynisme et l’arrogance d’un personnage adepte de l’auto-vénération. Toutes les gaillardises qu’il s’octroie font mouche. Britten est guidé par l’affect des notes, tandis que Brahms enveloppe en une émission qui ne se repose pas sur la puissance des graves. La mélodie a beau exister sous une superbe forme, le texte acquiert une complète lisibilité. Il ne s’agit pas de chant « textualisé », mais de véritable texte chanté. Alexander York, que nous connaissons déjà de l’Académie de l’Opéra national de Paris, ose justement la légèreté de la phrase chez le compositeur allemand, mais c’est le rythme effréné de Poulenc qui lui va comme un gant. Edward Kim fait lui aussi le choix du français avec les vagues moelleuses de Faust, qu’il pousse à la déité dans « Au fond du temple saint » des les Pêcheurs de perles dans des unissons célestes avec son compatriote coréen Sungho Kim. Une médiation directionnelle de l’harmonie s’opère dans Come away death de Quilter, jusqu’à obtenir des joyaux aériens de son chez Amy Beach.

L’incontournable Schubert compte des défenseurs engagés. Jean-Philippe Mc Clish se concentre sans doute un peu trop sur la précision, qu’il en perd un peu la dynamique de la phrase, malgré un timbre tonique. Le ténor Dafydd Jones entre quant à lui à merveille dans ces pages comme dans l’écho d’encre d’un journal intime. Il dit non à la force, sublime son légato, part à la conquête d’aigus espiègles. La langue galloise de Lianrwst de Gareth Glyn fusionne en apothéose avec la matière d’inflexions solaires. Au rang des œuvres rares, Pieta de Hindemith s’étire en de troublants courants de pesanteur sous la longue vue vocale de Mariamielle Lamagat. Cette dernière colore également Tu pupila es azul de Turina d’une sorcellerie de la résonance. Eira Huse sculpte le silence dans le célèbre Morgen de Strauss, tandis que Grieg se voit grandi d’un jeu de marelle avec les consonnes et d’un cheminement intérieur de la joie qui bruisse. Jillian Tam dessine en vapeur de voix une apaisante ligne en coussinets qui accorde une importance assez touchante aux parties et aux bribes. Le minimalisme bouleversant et la déclamation discrète d’Erika Baikoff nous touchent en plein cœur dans l’air de Pamina « Ach! Ich fuhl’s ». Elle donne un avant-goût de Musetta, aux côtés du Marcello onctueux de Stephen Marsh, mais surtout de Sungho Kim (Rodolfo) et Sylvia D’Eramo (Mimì). Le ténor, phénoménal de projection, diffuse sa lumière dans la transparence. Les aigus sont des fusées d’amour, l’électrocardiogramme du rubato s’affole avec recherche. La soprano est une gracieuse passe-muraille des conventions : entre larmes de bonheur et larmes de confusion, elle gagne des points par le naturel de son jeu, la variété du timbre, et l’exacerbation des tourments du personnage.

Il y aurait énormément (de bien) à dire sur les pianistes Caroline Dowdle et James Baillieu, qui dirigent respectivement les programmes opéra et mélodie de l’Atelier Lyrique de la Verbier Festival Academy. La justesse de l’atmosphère est systématique, comme dans « O wüsst’ ich doch den Weg zurück » (Tannhäuser), où la première illustre une accrétion de poussière en lumière. L’opulence de Schubert, l’unicité organique de Brahms et la rosée de Strauss en sont que quelques exemples de ce dont le second est capable. Fondations d’ouvrages d’art musicaux de pointe, ils aident à placer les briques lyriques de cette joyeuse équipe enivrée de l’air pur des Alpes.

Thibault Vicq
(Verbier, 23 et 25 juillet 2021)

Crédit photo © Lucien Grandjean

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