La Voix humaine – Point d’orgue : un diptyque secoué au Théâtre des Champs-Élysées

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Point d’orgue, le troisième opéra de Thierry Escaich, sera en fait le deuxième qu’il aura créé. Après son grand plongeon lyrique, Claude d’après Victor Hugo créé à l'Opéra de Lyon en 2013Shirine (son opus intermédiaire) était prévu en mai 2020 dans la capitale des Gaules, mais sera décalé pour les raisons que l’on s’épuise à lire au quotidien. Point d’orgue a pour ambitieux projet de « faire parler » La Voix humaine, ce « seule-en-scène » de Jean Cocteau nappé de notes par Francis Poulenc en 1958, en expliquant le pourquoi du comment de la rupture téléphonique entre Elle et Lui. Si le livret fumeux en dodécasyllabe d’Olivier Py agace en lecture préalable, il s’avère presque défendable dans l’ingénieuse mise en scène de son auteur, et idéalement vivifié de musique par le compositeur.



Elle, qu’on quitte au bout du rouleau dans La Voix humaine avec un « Je t’aime » de la dernière chance auprès de Lui – le déserteur partant avec une autre femme –, revient maintenant à la rescousse de son amant en gueule de bois dans une chambre d’hôtel pour le sauver d’un ancien domestique (l’Autre), et avec lequel il s’est enfermé dans une relation sadomasochiste psychologique. Le vain défouloir verbeux entre Lui et l’Autre concerne quant à lui le nom à donner au chien (« Bruckner lui va très bien, il a l’air agressif »), la nécessité de couper la main de Lui à la scie, ou comme le dit Olivier Py le besoin de « revanche sociale » de l’Autre (« La musique, tu vois, c’est pour vous les bourgeois »)…

On reconnaît que cette « suite » n’a pas grand-chose à voir avec le texte des années 30. Cependant, Elle se dévoile dans un volet plus libre et généreux, lancée dans les pourparlers avec l’Autre pour récupérer l’homme qu’elle a aimé. Ce lien, Patricia Petibon l’incarne en électrochocs communicatifs de cinéma, aussi bien dans son coup de fil de La Voix humaine que dans le fatras de considérations de Point d’orgue. L’existence insurmontable qu’elle évacue en grande dame avec exagération, s’octroyant la compagnie du tableau d’Ophélie par Millais dans la première partie, se mue en une énergie mystique incroyablement engagée dans le dialogue avec autrui. Seule ou accompagnée, elle incarne une profondeur de champ, elle est ce qui arrive sur scène sans s’assagir. Et pourtant, elle laisse planer le doute sur la sincérité de ses propos ou la véracité de ses récits. Souffle moiré, exubérance physique de tous les instants et réinvention polysémique du texte illuminent sa prestation, même si on peut déplorer quelques projections non-vibrées qui font grincer des dents par manque de justesse.

Le yin-yang du personnage d’Elle répond à celui des deux phalanges musicales. Les transitions silencieuses de Poulenc sont asymétriques à la continuité matérielle de Thierry Escaich. Ce dernier utilise un motif dès le début de la pièce (développé ensuite sous différentes formes) pour présenter comme une menace l’esprit d’un conte désenchanté sur la défensive. L’instrumentation fait éclater les émotions au niveau intergalactique. Il n’est plus question de différends de couple, d’évocation du mal-être ou de métaphysique, c’est bien le cosmos tout entier dont il est question. La violence des propos s’amplifie avec la partition jouissive, dans laquelle les accords sont subdivisés en morcellements rythmiques, les détails d’instrumentation dépassent l’entendement (pizz maléfiques, clusters aigus, relais aquatiques, ablations soudaines) et les textures jaillissent en feux d’artifices persifleurs. L’Autre, tentateur surpuissant, possède une prosodie électrique et jonchée d’orties, dont Cyrille Dubois se dépêtre admirablement, tout en souplesse et projection cristalline. Un tour de force doublé d’une gestion bluffante de l’espace et du corps ! Le baryton Jean-Sébastien Bou impressionne lui aussi par ses talents d’acteur – on est en droit de se demander combien de bleus il a accumulés pendant les répétitions ! – et son chant nourri et puissant dans des lignes larges et à contre-courant des flux instrumentaux. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine n’a que faire de la battue bien cadrée de Jérémie Rhorer (quoique minimaliste) chez Poulenc, incapable de départs nets, privé de sensualité et brut de décoffrage. L’ensemble semble plus inspiré dans Point d’orgue, où le chef révèle leur maximum dans des moments proches de l’improvisation, voire des dilutions sonores très subtiles.

La collaboration fructueuse entre Olivier Py et son scénographe Pierre-André Weitz fait à nouveau des étincelles. Le décor est élaboré autour d’une pièce centrale qui tourne comme une roue de la fortune chamboulant les certitudes et ce qui s’y trouve. Les repères disparaissent, les personnages et les accessoires sont brinquebalés dans tous les sens. Les joutes verbales passent la réalité noire à la machine grâce à une théâtralité excessive qui en devient nécessité manifeste. On ressort sonné de ce diptyque (commande du Théâtre des Champs-Élysées, de l'Opéra de Dijon, de l'Opéra National de Bordeaux, de l'Opéra de Saint-Étienne et de l'Opéra de Toursqui ne se soucie guère d’adoucissant, mais qui ne fait en aucun cas rétrécir au lavage la performance scénique irréelle et la portée de cette musique.

Thibault Vicq
(Paris, 5 mars 2021)

La Voix humaine (de Jean Cocteau et Francis Poulenc) - Point d’orgue (d’Olivier Py et Thierry Escaich), à l’écoute sur France Musique le 27 mars à 20h, et en streaming vidéo sur le site du Théâtre des Champs-Élysées courant mai.

Crédit photo © Vincent Pontet

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