La Tempête de Frank Martin de retour au Grand Théâtre de Genève

Xl_2027a010_la_tempete_pg_20260911c2a9caroleparodi_hd-5925 © Carole Parodi

La nouvelle ère du Grand Théâtre de Genève sous la direction du Genevois Alain Perroux commence avec l’œuvre d’un musicien genevois. Der Sturm de Frank Martin est d’abord une adaptation en allemand de la pièce de Shakespeare (d’après la traduction « officielle » d’August Wilhelm von Schlegel), dont le Staatsoper de Vienne accueille la première mondiale en 1956. Une version en anglais sera à ensuite à l’affiche de New York et de Londres, avant que la sœur du compositeur, Pauline Martin, ne s’attèle à un livret en français, en décasyllabes (comme le matériau anglais d’origine), pour La Tempête, donc, en 1967 au Grand Théâtre de Genève. 59 ans d’absence dans la ville des Nations unies (et même partout ailleurs dans le monde, en français), cela méritait bien une ouverture de saison !

Pour sa partition, Frank Martin envisage d’abord une musique de scène de la pièce de théâtre, car il souhaite que ce soit plutôt la langue qui cueille l’auditeur. Si sa Tempête est en fin de compte chantée la plupart du temps, on ressent l’humilité de la plume dans la transparence des textures, dans la suggestion des caractères, dans la subtile diversité de registres de personnages. L’œuvre ne se veut jamais monumentale ; elle avance imbibée d’une logique récitative et vogue sur un flux d’éléments antithétiques qui pourtant s’enchevêtrent dans une orchestration d’une désarmante fluidité. La simplicité porte l’énergie – non celle qui frappe et bouge inlassablement, mais celle qui gorge et donne une substance – par le timbre dans l’appareil orchestral post-debussyen, alors que les voix s’accrochent à une ligne plus théâtrale, du sprechgesang à un expressionnisme à la Berg.

En fosse, le chef Thierry Fischer (également directeur artistique de L’Odyssée Frank Martin, manifestation qui interprète depuis 2024 le répertoire symphonique, chambriste et lyrique du compositeur dans le Grand Genève) compacte la substantifique moelle du langage musical dans des textures malléables, courtoises, dont la verticalité initiale aux propriétés magiques se prolonge en expressivité à hauteur humaine. En tandem exemplaire avec un Orchestre de la Suisse Romande pleinement investi dans la recherche d’un son qui va toujours plus en profondeur – sans compter les solistes d’exception qui le composent, comme au violoncelle, à l’alto ou à la clarinette, pour ne citer qu’eux –, il différencie en un rien de temps ce qui est de l’ordre des esprits, de l’eau, de l’air, du feu ou de la terre. Ensemble, ils élaborent en musique les mécanismes et engrenages relatifs à l’île fantastique du livret.

La Tempête - Grand Théâtre de Genève (2026) (c) Carole Parodi
La Tempête - Grand Théâtre de Genève (2026) (c) Carole Parodi

D’une certaine manière, Frank Martin exige de ses interprètes principaux d’ « assumer » l’unicité de leur chant, voire de s’en armer, davantage que de seulement bien le chanter, en plus (ou en dépit) de la fosse. Est-ce pour cela que Julien Dran, malgré son souffle étendu et sa phrase raffinée, ne concorde pas toujours avec l’endroit où l’écriture l’amène ? Catherine Trottmann trouve d’emblée son timbre de jeune fille curieuse du monde qui colore le moindre tracé de notes d’une étincelle facétieuse. Alex Rosen endosse avec brio son rôle de bouffon dans la monstruosité, pour un festival de prosodie rampante et d’épanouissement vocal constant, et qui plus est, suprêmement prononcé. Qui mieux que Stéphane Degout, pour donner une telle teneur au deus ex machina Prospéro, dans l’omniscience des actes comme dans la fébrilité des sentiments ? Toujours dans la synthèse et tourné vers l’étape suivante, il transfigure chaque récit en saisissante confession et laisse poindre l’affect secret du père et du politicien. Parmi le fourmillement de seconds rôles se détachent la grisante véhémence de Christian Immler, la puissance et le jeu de Christophe Gay, ainsi que la précision de Glen Cunningham. Léo Vermot-Desroches construit la ligne avec naturel, François Rougier émet à la volée dans un ciblage incertain. Nicolas Cavallier privilégie l’emphase des attaques au flux, quand Edwin Crossley-Mercer semble ne pas trop savoir comment aborder ses interventions.

On a connu le Chœur du Grand Théâtre de Genève un peu plus vif, mais cette réserve est sûrement imputable à sa sonorisation – il est en coulisses –, au Bâtiment des Forces Motrices. Le lieu, à l’instar d’une île sur le Rhône, a inspiré Netia Jones pour sa lecture de La Tempête : Prospéro est ainsi un scientifique qui enclenche les ouragans avec des manivelles, et l’esprit de l’air Ariel apparaît dans des téléviseurs quand Prospéro l’ « actionne ». Les vaines rotations du décor unique le font vite passer pour une installation d’art contemporaine, à la différence que cet objet désincarné n’apporte aucun sens. La Tempête n’est déjà pas le matériau le plus haletant de Shakespeare, du point de vue de l’action, mais la metteuse en scène donne l’impression de le représenter à la vitesse x 0,5. Une léthargie maximale qui ne reconnecte ni les éléments foisonnants de l’œuvre, ni les personnages entre eux. Quant à la direction d’acteurs, il y a eu manifestement abdication de la part de Netia Jones ; la gestion plus que convenue des passages chantés ne serait pas trop grave si celle des dialogues parlés n'était pas si désastreuse, en particulier pour Ariel. Entre esthétique 90s dépassée et propos rachitique, La Tempête 2026 s’empâte et embête, bien qu'on en salue la renaissance.

Thibault Vicq
(Genève, 16 septembre 2026)

La Tempête, de Frank Martin, avec le Grand Théâtre de Genève (au Bâtiment des Forces Motrices) jusqu’au 26 septembre 2026

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