Juan Diego Flórez happe le Théâtre des Champs-Élyseés dans Manon

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La saison de Manon est officiellement ouverte : l’Opéra national de Paris et le Met programment l’opéra-comique de Jules Massenet pour leur prochaine saison, l’Opernhaus Zürich en présente une nouvelle mise en scène ce dimanche 7 avril, tandis que l’Opéra national de Bordeaux effeuille depuis vendredi dernier le spectacle d’Olivier Py, qui déménagera en mai à l’Opéra Comique. N’oublions pas la Manon de la Wiener Staatsoper, en juin, qui verra d’ailleurs la prise de rôle des deux amants par Nino Machaidze et Juan Diego Flórez. La version de concert à laquelle nous avons assistée au Théâtre des Champs-Élysées les réunissait justement, aux côtés d’une distribution française et du Belgian National Orchestra.

Le ténor péruvien, stratosphérique, met bout à bout tous les ingrédients miracle que nous lui connaissons. Il extériorise avec modération une passion d’amour dévorante qui le consume de l’intérieur. Il surpasse le mièvre livret pour mettre sa voix au service d’une fresque romantique incommensurable bannissant les frontières. S’il ne fallait émettre qu’une petite réserve, nous mentionnerions les extrêmes piano qui fragilisent à deux reprises son placement et son vibrato. Le français n’est en tout cas pas une barrière pour lui, y compris dans les passages parlés, emplis de naturel théâtral et éclairés de liaisons phonétiques exaltantes. Nous ne pouvons pas en dire autant de la soprano géorgienne, dont les voyelles se résument aux « a », « u » et « é ». Autant dire que le surtitrage est indispensable ! Sa technique irréprochable et sa rythmique hors tempo galvanisent toutefois le public, comme sa composition bariolée du personnage, entre posture rentre-dedans et apartés pudiques. Le chant reste dans le registre sonore et surjoué de la diva (avec les mouvements de mains qui vont avec), ce qui nuit parfois à l’intégrité du rôle, mais pas à la musicalité. Dans « Adieu, notre petite table », le souffle est au service d’une pondération des nuances, soulignant la capacité de Nino Machaidze à délaisser l’ostentation et entrer dans l’introspection.

Si Jean-Gabriel Saint-Martin avait su appréhender Massenet dans Werther à l’Opéra national du Rhin l’an dernier, son Lescaut braillard, constamment faux et sans tenue est une sortie de route, alors qu’il témoigne d’un sens aigu de l’orientation des phrases. Raphaël Brémard (Guillot) rattrape quant à lui dans un chant cadré et soigné sa piètre performance d’acteur. Le Comte Des Grieux autoritaire et doux à la fois de Marc Barrard, posé dans la prosodie, ainsi que le Brétigny boisé et précis de Jean-Christophe Lanièce – aussi à l’aise dans le staccato que dans le legato –  ravissent par leur prestance. Dans ce catalogue très masculin, Jennifer Michel, Éléonore Pancrazi et Tatiana Probst tirent leur épingle du jeu, dans la peau de trois comédiennes pétillantes et enjouées. Hormis quelques légers décalages, le Chœur Octopus effectue un travail honnête pour restituer la parole de la rumeur.

Le Belgian National Orchestra est à créditer de sa prestation bigarrée, sous la baguette décidée de Frédéric Chaslin. Ce dernier pénètre la pâte sonore jusqu’au noyau en toutes circonstances, et transforme le morcellement d’ambiances de la partition en un scintillant livre d’images animées. Privilégiant l’intense et refusant le sirupeux, il autorise les envolées résonnantes des cuivres, la sensualité des violoncelles (et des superbes solos de leur chef de pupitre Olsi Leka) et la tendresse des hautbois. La menace martiale des ensembles orchestraux rejoint subrepticement les tutti festifs et les contrepoints végétaux, soudain entrecoupés d’accords volontairement froids comme la bise. L’amour de la jeune fille promise au couvent et du Chevalier Des Grieux devient une pulsion létale, mâtiné de caprice. Et cette vision conforte notre sérénité pour entamer le marathon Manon des prochaines semaines.

Thibault Vicq
(Paris, le 6 avril 2019)

Crédit photo : Thibault Vicq

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