Des débuts très prometteurs pour Oksana Lyniv et Asmik Grigorian à l’Opéra de Paris

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Au commencement, il y avait une nouvelle production de La Dame de pique par Dmitri Tcherniakov à Garnier. Il y eut une pandémie et il y eut des remaniements. Puis l'Opéra Bastille s'est rabattu sur la reprise de la mise en scène de Lev Dodin – on en rendait compte en 2012. Il y eut des variants internationaux et il y eut des remaniements. Enfin, il y avait trois représentations d’un concert Tchaïkovski. Il y eut un cas de COVID dans l’équipe artistique et il y eut l’annulation de la première.

Pour la réouverture du vaisseau trentenaire bordant le port de l’Arsenal, Tchaïkovski aura subi son enchaînement de circonstances gigognes, comme dans la comptine des trois petits chats. Le récital avec orchestre qui en résulte, constitué d’extraits de trois opéras du compositeur, permet à la cheffe ukrainienne Oksana Lyniv et à la soprano lituanienne Asmik Grigorian d’apposer un sceau luxuriant à leurs débuts à l’Opéra national de Paris.

Nous avions retrouvé l’Orchestre de l’Opéra national de Paris à Bastille relativement satisfaisant, quoiqu’un peu anesthésié, cette semaine avec Tosca. Avec ce concert, il revient à la grâce de ses grands jours : les violoncelles sont à tomber par terre, et les cordes, plus généralement, développent une piété de l’élan et de l’adhérence dans des roulis éblouissants. Les cors en jets d’eau, les trombones et tubas palpitants, les bois en matières véloces, les percussions hardies : rien ne leur résiste et tout nous parvient puissance mille, jusqu’aux nuances les plus infimes. Oksana Lyniv n’est évidemment pas étrangère à ce triomphe. Elle desserre notamment – à la slave – le carcan du tempo strict. Les entrelacs de contrechants et d’accompagnements s’érigent en lignes constantes à partir de parties bien distinctes, et ce nectar apporte une expressivité à tous ces pupitres en mouvement. Dans la Polonaise d’Eugène Onéguine, elle obtient un son sciemment précipité, aviné, loin du canon de beauté. Les intentions s’accompagnent d’une réalité incontestable, tout comme dans Iolanta, où elle s’agenouille même à son estrade pour signifier un pianissimo finement maîtrisé, avant de faire resplendir la lumière céleste dans le duo Iolanta / Vaudémont. La Dame de pique – qu’elle devait initialement diriger – achève de se débarrasser des frontières entre pupitres, par le biais d’un parti pris faisant s’imbriquer les sonorités de l’orchestre comme des vapeurs industrielles infernales. La machine bat son plein et la phalange parisienne bout de courants impossibles, miraculeusement structurés. Le seul reproche infime que nous pourrions émettre toutefois, concerne les pizzicati, étonnamment éparpillés…

Asmik Grigorian n’en finit pas de nous scotcher à notre fauteuil. Ses notes d’égale vérité, sa prononciation impressionnante et apaisée, s’intègrent avec évidence au tissu instrumental. Le chant et le texte s’imposent comme deux composantes porteuses d’une autonomie distincte, qu’elle fait culminer en rejoignent les deux strates. Les atermoiements de Tatiana dans la scène de la lettre, ont le goût salé des larmes naissantes, tandis que sa déclaration d’amour à Onéguine parle du passé avec la façon dont le temps l’a changée. L’aplomb et l’ironie se construisent en italiques jusqu’à l’éruption sublime des sentiments authentiques. Sa Iolanta est en dialogue avec elle-même, confinée dans son univers, d’où une émergence d’une imagination de la musicalité. La Dame de pique lui confère des crescendos humains hallucinants, où elle escalade à mains nue des rocheuses dangereuses. Ne la voir et l’entendre « qu’ » en concert ne fait pas regretter la version scénique, tant le brio de la proximité avec le public est assuré.

Le baryton Étienne Dupuis a une approche plus littéraire du texte, lui permettant de garder une constance de l’émission et du souffle. La passion contrariée d’Onéguine, cartes sur table, lui réussit davantage que la passion idéalisée d’Eletski, légèrement moins nette. Le séduisant timbre embué d’Ivan Gyngazov restitue la nature irréelle et inespérée de Vaudémont. Si les aigus sur-sonores rognent la force de sa gestion enneigée et chaude de la phrase, il excelle lui aussi à se reposer sur les volumes instrumentaux. La Dame de pique le confronte à une fragilité contenue, mais malheureusement moins propice à la stabilité, en particulier dans le medium. Varduhi Abrahamyan voit toujours plus large que la simple ligne chantée ; l’art du panorama n’enferme pas sa Pauline dans un noyau uniquement envoûtant.

Nous nous garderons de chanter les Trois petits chats à partir du nom de Tchaïkovski, ne serait-ce que pour éviter le casse-tête de trouver un mot se terminant par « tchaï ». En revanche, ce concert nous égaye aussi durablement que les comptines que nous chantions enfants.

Thibault Vicq
(Paris, 9 juin 2021)

Concert Piotr Ilyitch Tchaïkovski – extraits d’Eugéne Onéguine, Iolanta et La Dame de pique, jusqu’au 12 juin 2021 à l’Opéra national de Paris (Bastille)

Crédit photo (c) Thibault Vicq

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