La Dame de pique de Tchaïkovski, à l’Opéra Bastille (février 2012)

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La reprise de cette ancienne production de La Dame de pique, dans la mise en scène de Lev Dodin créée en 1999, est tout à la fois très satisfaisante musicalement et toujours pleine de problèmes scéniquement.

Le bonheur vocal est complet, avec sans doute une des plus belles distributions qu’on puisse réunir aujourd’hui au monde pour cet ultime chef-d’œuvre lyrique de Tchaïkovski : le Hermann de Vladimir Galouzine est sans égal, non que son timbre soit particulièrement séduisant mais sa puissance expressive est exceptionnelle, le tourment du personnage habitant la voix dans ses inflexions les plus douloureuses, la Lisa de la belle Olga Guryakova est une flamme ardente, traversée de ces élans qui la brisent, la  Comtesse de Larissa Diadkova est une habituée du rôle et elle y impressionne toujours autant, Varduhi Abrahamyan est une Pauline savoureuse, Evgeny Nikitin un truculent Tomski mais au milieu de toutes ces voix formées à la langue et à l’esprit russe, il faut saluer le magnifique Prince Eletski de notre grand baryton français, Ludovic Tézier. La noblesse de son chant, l’autorité de sa présence, la splendeur de ses phrasés, tout est du plus bel effet.
Comme la direction ample, même si parfois un peu lente, de Dmitri Jurowski porte l’ensemble, avec des chœurs superbement engagés, tout devrait satisfaire.

Ce serait sans compter avec la mise en scène problématique de Lev Dodin qui choisit de situer tout l’opéra à l’asile psychiatrique, avec comme seule justification le fait que, dans la nouvelle de Pouchkine dont est tiré l’opéra homonyme de Tchaïkovski, une brève conclusion dit que le héros, « devenu fou » se retrouve à l’hôpital Oboukhov.
C’est un peu mince pour justifier un tel détournement de signification et, plus encore, d’esprit de l’œuvre. Car si la démonstration de Lev Dodin est cohérente d’un bout à l’autre du spectacle, portée par une direction d’acteurs efficace, il n’en demeure pas moins qu’elle raconte une autre histoire que celle voulue par Tchaïkovski. Hermann ne meurt plus, alors que Tchaïkovski explique qu’il a « composé sa mort en pleurant » ! Lisa ne meurt plus (comme dans la nouvelle de Pouchkine, bien sûr – mais c’est l’opéra qu’on vient voir et entendre !) et, bien sûr, elle ne se jette plus dans ce canal – que les Pétersbourgeois appellent aujourd’hui « le canal de la Dame de pique » – obérant ainsi la dimension tragique liée à cette scène ! La présence de la nature (le Jardin d’été) est totalement escamotée alors que c’est un élément indissociable de la dimension romantique qui baigne toute cette musique ! La ville de Saint-Pétersbourg est aussi totalement absente de cette vision abstraite alors qu’elle était, de son propre aveu, essentielle pour Tchaïkovski.
Pourquoi donc ce metteur en scène raconte-t-il son histoire au détriment de celle de Tchaïkovski ? Car quel que soit l’intérêt théorique de son propos (de toutes façons extrêmement réducteur), quelle qu’en soit la cohérence dramaturgique, portée par une direction d’acteurs tendue, il n’empêche que, pour tous ceux qui découvrent La Dame de pique à travers ce spectacle, il y a là une certaine forme d’abus de confiance qu’on ne peut accepter. Une belle soirée musicale donc mais une problématique soirée théâtrale.

Alain Duault

La Dame de Pique - du 19 janvier au 6 février 2012
Opéra Bastille.

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