Benjamin Bernheim en récital à l'Opéra national de Bordeaux : le chuchotement des facettes infinies

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Entre une Bohème parisienne et un Élixir d’amour viennois, Benjamin Bernheim a joué les contrastes pour son premier récital dans une maison lyrique, à l’Opéra national de Bordeaux. Alain Duault a rendu compte de ses prouesses lors d’une soirée d’airs polyglottes à Éléphant Paname en novembre 2016, mais ce soir, le jeune ténor français se dédie entièrement à sa langue natale, accompagné de la pianiste Florence Boissolle.

La musique française est à choyer, fragile, indomptable par la force des émotions, et les deux interprètes l’ont bien compris. La recherche de la nuance parfaite, du phrasé, des ambiances, est au cœur de leur démarche, dans une première partie dédiée à la mélodie française, et dans un deuxième acte embrassant l’opéra hexagonal romantique.

Par monts et par vents, le chanteur bientôt star ne lâche jamais son souffle et fait perler ses divins legatos en de sinueux contes narrés à demi-mot. De cette musique atmosphérique, il définit les règles d’une ligne lyrique « à suspense », imprévisible, vagabonde. Il ne récite pas, il ne chante pas, il place la barre bien plus haut, en donnant un véritable sens aux mots (tous merveilleusement énoncés, sans exception, de surcroît sans rouler les « r »), aidé par la stupéfiante pianiste, adepte d’un jeu fluide et mystérieux. Tandis que celle-ci compose un paysage sonore, lui le foule dans un panel édifiant de postures. L’économie de vibrato y est pour beaucoup, les attaques réfléchies viennent de très loin ou surviennent frontalement, mais les notes s’inscrivent dans une démente pureté. Les forte dévoilent une chaleur réconfortante, et les piano s’allient au pouls suspendu de chacun. Entre ces extremums, une promenade fantastique et généreuse se profile.

La première étape de cette escapade honorait Henri Duparc, d’abord par son Invitation au voyage, sur le poème éponyme de Baudelaire. Le chanteur annonce d’emblée de superbes aigus, au gré des embruns pianistiques. La tourmente accoste dans Phidylé, et les premières largeurs de nuances frissonnent sur scène, sans maniérisme. L’authenticité de La Vie antérieure sonne le début des confrontations d’univers entre le chanteur et l’instrumentiste : les registres se superposent et s’affrontent en une harmonie voluptueuse. Les solos de piano laissent le jeune homme impassible, avant la reprise de ses évocations marines, tel la tempête qui sommeille avant de souffler.

Dans L’Absent de Gounod, la musique et les textes du compositeur fusionnent en un legato croissant du ténor, soutenu par le chromatisme sous tension d’un piano discret, idéalement adéquat aux nébuleuses nuances de la voix.

Une austérité grisante plane dans Au cimetière, première des quatre mélodies de Fauré choisies pour ce récital. L’on ressent un peu de nervosité dans les tenues, moins de précision dans les attaques, mais un nouveau décor somptueux est planté. Benjamin Bernheim endosse le rôle du damoiseau énamouré dans la Chanson d’amour qui suit, avec une pureté et une naïveté délicatement figurées dans des modulations limpides. Quand vient le temps des Larmes, les aigus sont soutenus, Florence Boissolle joue la férocité galopante, et son acolyte explore l’amertume du personnage. L’accalmie se déclare au quatrième extrait (Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe), une direction admirable est donnée à la moindre phrase.

Les airs d’opéra donnent la part belle à Massenet. Dans les extraits de Manon, le ténor, en chevalier des Grieux, parvient, en timbrant sa voix, à embarquer le public dans ses visions oniriques (« En fermant les yeux », acte II), où la nature luxuriante et bucolique est illustrée par un magnifique accompagnement carillonné. Il se distance ensuite un peu trop du texte dans l’air « Je suis seul… Ah, fuyez, douce image ! », tout en gardant son legato majestueux, ce qui l’empêche de se libérer pleinement dans son interprétation. Werther (« Toute mon âme est là ») résout cet infime faux pas, et délimite sublimement les territoires majeurs et mineurs avec la réduction d’orchestre, changeant de masque à chaque basculement de mode.

Le charisme de Bernheim rayonne dans la cavatine (« Lève-toi, soleil ») du Roméo et Juliette de Gounod, puis s’enchaîne avec la puissante tourmente au « Tombeau sombre et silencieux », où la fatigue se note quelque peu dans la longueur. Ses crescendos acquièrent une pleine confiance dans la peau de Don José (« La fleur que tu m’avais jetée »), et il fait preuve d’une ébouriffante technique dans « La Légende Keinzach » des Contes d’Hoffmann pour clore le concert. Les grands intervalles sont indéniablement maîtrisés, le débit du livret est restitué à merveille, les rythmes et la puissance sont dosés aux petits oignons, et la pianiste donne même de la voix dans les réponses du chœur.

La myriade d’applaudissements valait bien un bis : le duo a donc invité la mezzo Aude Extrémo pour exécuter le finale de Carmen. La bohémienne, menaçante et arrogante, vocalement saccadée et marquée, et Don José, fragile et fier, dans un souffle infini, proposent une scène de haute volée, suggèrent une impressionnante relecture, toujours défendue par un extraordinaire piano-orchestre.

Ce coup d’essai remporté haut la main marque l’avènement d’une nouvelle facette de Benjamin Bernheim, créant conjointement une mise en scène au naturel à sa disposition connue à transformer ses projets en or.

Thibault Vicq

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