© Fred Margueron
On n’aime jamais trop se sentir manipulé, et encore moins pris en otage, par une mise en scène. L’Agrippina de Robert Carsen (issue du Theater an der Wien), reprise à l’Opéra Orchestre Normandie Rouen, fait l’un et l’autre. On reconnaît un talent à animer le plateau et à faire vivre un (superbe) décor (de Gideon Davey) tout en perdant rapidement l’espoir de voir tenue la promesse d’une histoire. Plutôt qu’une étude de personnages en profondeur, Robert Carsen (et son metteur en scène associé Christophe Gayral) reste bloqué sur un small talk dramaturgique, sur une célébration du rien, sur une inconsistance qui se prend pour du contenu (et donc qui essaie de le faire croire au public). C’est parfois divertissant, souvent urticant (quoique pas autant que ses récentes et douloureuses Fêtes d’Hébé à l’Opéra-Comique), toujours soigné dans la forme. On a juste du mal à tirer quoi que ce soit de cette artificialité, à part de se dire que sa vision des femmes gagnerait, en 2026, à passer outre les années 70 – un problème déjà identifié dans son Alcina parisienne.
Agrippina est ici une technocrate quelconque, qui paraphe des documents et arrive à ses fins en faisant mine d’écarter les jambes pour les conseillers politiques masculins et en couvrant Poppea de cadeaux des boutiques de luxe. Elle habite dans un bâtiment (complètement) inspiré du Palazzo della Civiltà Italiana à l’EUR mussolinien de Rome, avec Claudio, ersatz de Silvio Berlusconi : elle est donc « femme de », et comme les autres femmes de la production, elle n’a de légitimité qu’avec son potentiel sexuel ou de séduction sur les hommes, sans compter que les corps bien sculptés requis pour les jeunes rôles posent aussi un certain problème quant aux critères de casting... Cette Agrippina dénuée de fond, faite d’idées répétitives pour « remplir » les arias da capo, s’avère pourtant bien troussée sur sa partie technique et dans le jeu d’acteurs ; elle suscite à l’arrivée une éloquente indifférence.

Agrippina - Opéra Orchestre Normandie Rouen (2026) (c) Fred Margueron
L’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen ne s’épanouit que par intermittences dans ce répertoire, non par manque de volonté, sinon d’aiguillage par David Bates. Quand le son n’est pas lourd ou écrasé, il ne dépasse que rarement le monochrome endormi. C’est davantage une question de dynamiques et de dialogues instrumentaux que de justesse. Car le chef ne sait pas toujours par quel bout commencer, entre le tranchant et l’étalement, entre la verticalité pleine de l’accord ou le cours horizontal d’une mélodie inter-pupitres. Bien que l’uniformité de longueur chez les cordes – similaire sur les temps forts ou les notes étrangères, et qui fait déborder le son et empêche la respiration – se résolve dans la deuxième partie, la pesanteur de la baguette sape la mise en application de caractères distincts (qu’on devine, au demeurant). Quelques jolis moments, cependant, à l’instar d’un reptilien « Nulla sperar da me » et de toutes les interventions avec Paul-Antoine Bénos-Djian.

Agrippina - Opéra Orchestre Normandie Rouen (2026) (c) Fred Margueron
Le contreténor, déjà Ottone au Festival de Beaune 2025, est en effet le soliste qui semble présenter le plus grand soutien à l’orchestre, et inversement. Cette confiance partagée lui permet d’interpréter simultanément le rythme et la note, de changer la silhouette du timbre avec le texte sans s’éloigner de la matière instrumentale. La voix arrondie est d’abord sciemment enfantée dans la timidité d’un soldat face à une impératrice, puis se fond aux pleurs et aux battements sur les tempes, et s’élargit dans des phrases infinies et sans frontières, par lesquelles la confusion des sentiments mute en une expressivité radicale et inouïe. Un tour de force !
Le sagace Matthew Brook tire parti de ses appuis généreux, de son legato mijoteur et de son chant prévenant pour apporter des facettes très sensibles au discours tortueux d’un Claudio omniscient (et complexifier la posture simpliste que lui demande la mise en scène). Poppea (Eleonora Bellocci) ne prend son envol qu’au troisième acte, où les ornementations et les articulations musicales s’alignent à la mécanique érotique du personnage. Le Nerone de Jake Arditti, initialement peu enclin à l’affect, prend du galon pyrotechnique et magique à mesure que le pouvoir lui parvient. Il reste une source de lumière diffuse à l’émission assurée, égale dans chaque registre. Ce que Michael Mofidian chante concrètement dans le roc, Paul Figuier le déroule en satin et en voiles légères dans un environnement qu’il rend mouvant ; les deux voix constituent de splendides seconds rôles. Anna Bonitatibus, annoncée souffrante, n’a hélas pas la puissance vocale suffisante ce soir pour se rapprocher d’une vérité d’incarnation ou prendre des risques sur Agrippina. Difficile de lui reprocher quoi que ce soit (en dehors de son jeu d’actrice) puisque toute la partition y est, malgré une auto-dilution des colères et des peurs du personnage dans la survie de scène.
Thibault Vicq
(Rouen, 12 juin 2026)
Agrippina, de Georg Friedrich Haendel, à l’Opéra Normandie Rouen jusqu’au 16 juin 2026
16 juin 2026 | Imprimer

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