200 Motels, excentrique (anti-)fresque par le Grand Théâtre de Genève

Xl_2026a080_200_motels_g_20260617_gtg_magali_dougados_q3a2390 © Magali Dougados

Le mandat d’Aviel Cahn au Grand Théâtre de Genève s’est ouvert en 2019 avec la première production d’Einstein on the Beach autre que celle des origines, un spectacle festif de vignettes qui montrait l’opéra sous un autre jour, fait de poésie et de visions récréatives. Ce mandat se clôt par la quasi-jamais-joué 200 Motels de Frank Zappa, lui aussi en création suisse, lui aussi né dans les années 70, lui aussi manifeste d’opéra « autre », lui aussi sous un angle contemporain, lui aussi dirigé par Titus Engel. Entre ces deux pôles, Aviel Cahn aura proposé, comme précédemment à la tête d’Opera Ballet Vlaanderen, une image plurielle du théâtre musical, une réinvention des formes, à travers la communication des disciplines.

200 Motels a justement une place assez rare dans l’histoire de la musique, puisqu’au carrefour du rock et de la musique dite « savante ». Pendant que Zappa arpentait les États-Unis avec son groupe The Mothers of Invention, il restait attentif aux courants de composition de son temps – dans les années 80, il collaborera même avec Boulez. Lui-même autodidacte, il avait découvert Ionisation de Varèse à l’âge de 15 ans, et en était devenu tellement fan qu’il s’était fait offrir un appel téléphonique interurbain à son « maître » par sa mère pour son dix-septième anniversaire (1957). 200 Motels est un patchwork de pièces écrites par Zappa sur sa tournée de deux cents dates environ, qu’il confie ensuite à Zubin Mehta, alors directeur musical du Los Angeles Philharmonic. Un concert fait ensuite place à un film psychédélique tourné en une semaine près de Londres, dont est ensuite tiré un album. On n’en entend plus parler sur les scènes (l’œuvre demandant des effectifs orchestraux conséquents, un groupe de rock, des chœurs et une exigence non-négligeable d’exécution) jusqu’en 2000 au Holland Festival d’Amsterdam. La création française a lieu en 2018 au Festival MUSICA de Strasbourg, reprise dans la foulée à la Philharmonie de Paris puis à l’Opéra Nice Côte d’Azur (2023).

200 Motels - Grand Théâtre de Genève (2026) (c) Magali Dougados
200 Motels - Grand Théâtre de Genève (2026) (c) Magali Dougados

La partition, pur produit de son époque, cultive le goût de l’expérimentation et passe du coq à l’âne (de la ballade rock aux nappes, en passant par la rythmique stravinskyenne), et c’est peut-être son manque d’homogénéité qui la rend aujourd’hui si lointaine à l’oreille. Le livret se présente malgré lui en « conte philosophique » désenchanté de son époque (et de son pays), traversée par l’esprit de clocher, la dictature de l’entertainment, les mouvements religieux radicaux et les dirigeants mégalomanes… ce qui n’a pas vraiment changé. Le metteur en scène Daniel Kramer, auteur d’une Turandot genevoise aux multiples émasculations en 2022, veille à une clarté de l’action grâce à des références très actuelles, sans pour autant s’éloigner du dessous de ceinture : cela tombe bien, puisque 200 Motels ne parle quasiment que de sexe (y compris avec un aspirateur) ! Son esthétique de la surenchère fait respirer les tunnels dont peut souffrir l’œuvre et empêche tout ennui. Les décors de Carlos Soto, les costumes de Shalva Nikvashvili et les lumières de Peter Mumford bigarrent le Bâtiment des Forces Motrices d’un insatiable appétit punk et contestataire. Un village zombi sous le joug d’un cowboy conservateur qui copine avec le Ku Klux Klan fait place à un match de catch dans une piscine en plastique, avant qu’un concours de beauté (façon Ru Paul’s Drag Race) ne fasse oublier l’exercice du pouvoir d’un Donald Trump à micropénis (mais qui se fait finalement mettre à la poubelle radioactive, par Ursula van der Leyen). Ce ludique enchaînement de saynètes de comic book se suffit à lui-même pour se laisser porter dans cet univers foutraque. Des écrans servent à préciser les lieux, mais aussi à souligner un regard extérieur (notamment avec la mention « #cancel », lorsque certaines situations lorgnent vers la misogynie avec notre regard de 2026, par exemple), et c’est là que l’on se demande pourquoi Daniel Kramer ne s’est pas contenté de son illustration théâtrale, déjà suffisamment prompte à la dénonciation. Le rythme s’en trouve parfois brisé, de même que le public, moins inclus à la représentation.

En fosse, l’Orchestre de la Suisse Romande, et en mezzanine, l’ensemble Steamboat Switzerland, huit percussionnistes de la Haute école de musique de Genève et trois pianos, ainsi que l’inspirante guitare solo de Mike Keneally, concoctent un millefeuille de textures et d’ambiances, que Titus Engel dresse toujours très habilement, au sein d’un design sonore remarquable. La distribution au firmament prouve à son tour qu’une rareté si expérimentale peut être un véritable événement musical. L’enivrante Brenda Rae hisse le cringe en génie, le style de David Ireland sort vainqueur de chaque phrase, les graves spirituels sont au palmarès vocal du magnétique Justin Hopkins, l’intensité de Julieth Lozano Rolong, et l’énergie de transmission d’Edward Hogg, Robin Adams, Peter Hoare et Ziad Nehme font des merveilles de jeu et de chant, complétées par un Chœur du Grand Théâtre de Genève qui s’élance en fureur d’interprétation, caractéristique de ce spectacle à l'élan libérateur.

Thibault Vicq
(Genève, 19 juin 2026)

200 Motels, de Frank Zappa, avec le Grand Théâtre de Genève (au Bâtiment des Forces Motrices) jusqu’au 28 juin 2026

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