À Genève, Einstein on the Beach de Philip Glass : une déception, un espoir

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Einstein on the Beach au Grand Théâtre de Genève était l’un des spectacles les plus attendus de la saison. L’enjeu était énorme, non seulement pour l’institution helvétique puisqu’il s’agissait du premier spectacle de son nouveau directeur Aviel Cahn, mais également d’un point de vue musical car l’opéra de Philip Glass n’avait encore jamais été donné dans une autre mise en scène que celle de Bob Wilson. Le résultat est malheureusement une déception.


© GTG / Carole Parodi
Einstein on the Beach (Philip Glass), Grand Théâtre de Genève, 2019
© GTG / Carole Parodi

En confiant la mise en scène à Daniele Finzi Pasca (directeur d’une compagnie responsable de spectacles de grands événements comme les Jeux Olympiques de Sotchi ou La Fête des Vignerons à Vevey), le turbulent Aviel Cahn, ancien directeur de l’Opéra d’Anvers, choisissait de se démarquer du mythique spectacle créé en 1976 à Avignon et repris dans les années 2010 au Théâtre du Châtelet et Montpellier. Et dans un premier temps, il semble que la compagnie suisse-italienne cherche à prendre le contre-pied de l’épure wilsonienne. En lieu et place de la mythique chorégraphie de Lucinda Childs, on assiste à un petit théâtre quotidien où Einstein, à son bureau, est entouré de ses élèves et assistants. Plutôt que le travail sur les points et les lignes de Wilson, Finzi Pasca choisit le cercle et fait voltiger toutes sortes d’objets à la manière d’une représentation de cirque. Le spectacle n’est pas déplaisant d’autant que s’y glisse un bric-à-brac des années 1940 et des gags inattendus. Deux moments étonnants : le célèbre monologue Mr Bojangles, ici susurré par une technicienne de scène d’une impalpable poésie, et surtout le tableau Night Train qui pullule d’irrésistibles gags corporels comme dans les films de Jacques Tati. Ici, on mesure ce qu’aurait pu être cet Einstein on the beach genevois : une authentique relecture faisant de l’opéra de Glass un opéra hilarant, éloge de l’imagination et de la fantaisie du scientifique allemand, dans lequel les notes répétées épousent les gestes des funambules. Mais hélas, on n’oublie pas si facilement la mise en scène de Bob Wilson… Ici, nul vertige (méta)physique mais une succession de petites saynètes inoffensives dont le manque d’incarnation empêche tout enjeu dramatique. Mais c’est peut-être la laideur visuelle qui surprend ici le plus : des incrustations criardes et un manège de néons multicolores sont aggravés par la récurrence de figures trop prévisibles (moines tibétains, vélos, toréadors, sirènes…). L’érosion des idées et la pauvreté de certains tableaux compromettent enfin la réussite de la soirée.

Sous la direction du Suisse Titus Engel, l’Einstein Ensemble ne démérite pas. La tâche est pourtant titanesque : déluge de chiffres et de notes, les interprètes sont soumis à une éprouvante expérience physique. Les cellules rythmiques et les enchaînements harmoniques n’ont certes pas la fluidité ni le tranchant du Philip Glass Ensemble (une plus grande sonorisation serait également bienvenue) mais la probité et la précision de l’ensemble forcent le respect et l’admiration.

C’est peut-être dans ces nouvelles couleurs que ce spectacle constitue pourtant un événement majeur. Pour la première fois, Einstein on the beach vit en-dehors de ses créateurs Philip Glass et Robert Wilson. Avec ces quatre heures de musique, l’opéra est un prodigieux livre d’images propre à déchaîner l’imagination des plus grands plasticiens de notre époque. Grâce à Aviel Cahn, Einstein on the beach devient enfin comme La Traviata ou Parsifal (dont il possède l’ampleur ou la subjuguante beauté) l’un des piliers du répertoire. Longue vie à Einstein !

Laurent Vilarem
Genève, le 11 septembre 2019

Crédit photos : © GTG / Carole Parodi

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