V'lan dans l'oeil de Hervé à Bordeaux... et de trois !

Xl_vlandasnl_oeil___bordeaux__c__eric-bouloumie

Et de trois ! Après Les Chevaliers de la Table-Ronde et Mam’zelle Nitouche, au Grand-Théâtre de Bordeaux, le duo Pierre-André Weitz et Christophe Grapperon redonnent sa chance à un opéra-bouffe de Louis-Auguste-Florimond Ronger dit Hervé (et surnommé le « compositeur toqué » !). Créé au Théâtre des Folies-Dramatiques à Paris en 1867, et d’abord intitulé l’Œil crevé, V’lan dans l’œil est un ouvrage aussi toqué que son compositeur. Tout en s'inspirant vaguement du Freischütz de Weber, Hervé et son librettiste Hector Crémieux détournent le propos originel pour en donner une version complètement barrée : la jeune Fleur-de-noblesse – fille d’un marquis qui n’a de goût que pour la menuiserie au point de proférer : « Peu importe le mari que l’on me destine tant qu’il rabote bien ! » – voit son œil (faussement) perforé par une flèche lors d’un tournoi truqué, un stratagème inventé par la donzelle pour parvenir à ses fins et convoler avec l’amoureux qu’elle s’est choisi (Ernest) et non celui qu’on lui destine (Alexandrivore).

La direction musicale frénétique et endiablée de Christophe Grapperon emporte tout sur son passage. Sous l’experte autorité du jeune chef français, les instrumentistes de l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine et la formidable équipe de chanteurs-acteurs (pour certains plus acteurs que chanteurs...) révèlent l’excentricité irrésistible de l’homme aux cent opéra-bouffes et opérettes, mais aussi l’originalité du musicien qui médusa Richard Wagner lui-même. On y ajoute les nombreuses citations et références au Grand-Opéra à la française (dont Rienzi est également nourri), en des clins d’œil parodiques appuyés mais dont l’écriture n’a souvent rien à envier aux originaux ! La délicieuse Ouverture, dont on goûte le charme mélodique et l’entrain, met en jambe un orchestre parfaitement au point – après la demi-heure de raccords pour les caméras et les micros à laquelle nous avons été contraints d’assister.

On connaît bien Pierre-André Weitz pour ses talents de scénographe et costumier (pilier des productions d’Olivier Py), mais aussi de metteur en scène comme comme dans les trois ouvrages d’Hervé précités : il rajoute ici ceux de comédien (savoureux Duc d’en Face) ! Pour ne pas changer, tout baigne ici dans la cocasserie la plus délirante, celle d’une fête foraine déjantée et surréaliste (avant l’heure). Les trois décors de stand autant que les costumes allient un peu toutes sortes de lieux et d’époques, pour ajouter dans le foutraque. Et les artistes, qui sont peu ou prou les mêmes que pour les deux premières productions, s’en donnent à cœur-joie. On ne pourra pas citer tout le monde au sein de la nombreuse distribution réunie ici, mais l’on retrouve notamment Damien Bigourdan (Alexandrivore) et Lara Neumann (Dindonette) dans les deux rôles principaux, à l’instar de Mam’zelle Nitouche dans laquelle ils avaient conquis notre collègue Elodie Martinez. Leurs dons scéniques font à nouveau mouche, mais les airs ou duos qui leur sont dévolus sont moins brillants que dans le précédent ouvrage. En Marquis, le bondissant Flannan Obé capte l’attention et actionne nos zigomatiques (irrésistible air de la « langouste atmosphérique » !), même s’il trouve en Pierre Lebon (Géromé) un vrai rival, chacune de ses interventions, récitatifs ou couplets, s'avérant un régal de drôlerie : l’aisance de l’acteur, au jeu totalement névrotique, est tout simpement inouï ! Ingrid Perruche campe, de son côté, une impayable Fleur-de-noblesse, tandis qu’on ne peut que regretter que David Ghilardi (Ernest) ait si peu à chanter. Cerise sur le gâteau, Olivier Py s’empare du rôle de la Marquise avec toute la gouaille (féminine) qu’on lui connaît et son numéro de vieille rombière encore portée sur la « chose » est désopilant.

Cette hilarante coproduction avec le Palazetto Bru-Zane et l’Opéra de Limoges, donnée en séance unique dans le cadre d’une captation vidéo (avec la présence de nombreux journalistes), sera ultérieurement diffusée sur France 3, et le lecteur pourra donc découvrir bientôt ce petit bijou d’humour et d’impertinence.

Emmanuel Andrieu

V’lan dans l’œil de Louis-Auguste-Florimond Ronger dit Hervé au Grand-Théâtre de Bordeaux, le 2 février 2021

Crédit photographique © Eric Bouloumié

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading