Une Carmen interstellaire à l'Opéra Comédie de Montpellier

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Le moins que l’on puisse dire – en sortant de cette nouvelle production de Carmen à l’Opéra Comédie de Montpellier –, c’est que les transpositions dans l’espace ont le vent en poupe ces derniers temps, après La Bohème dans les étoiles de La Bastille (chroniquée par notre confrère Alain Duault) ou le Vasco de Gama (Meyerbeer) à l’Opéra de Francfort vu par Thibault Vicq le mois dernier. Il est d’ailleurs troublant de constater comme la production de Tobias Kratzer à Francfort rejoint sur de nombreux points celle de son confrère Aik Karapetian à Montpellier, avec moins de bonheur cependant, Carmen étant bien trop « contextualisée » pour se laisser mener par le bout du nez comme cela.


Anaïk Morel (Carmen) ; © Marc Ginot

En transposant si radicalement l’œuvre de Georges Bizet, le metteur en scène arménien n’a pu que transformer les dialogues afin de rendre l’action un minimum cohérente, et permettre aux spectateurs de comprendre la « nouvelle » histoire qu’il a choisi de leur conter ici :  des chevaliers de type médiéval arrivent sur une planète lointaine où vivent des êtres à la peau bleue, astre gouverné par une reine/déesse dénommée Carmen... Cette dernière a le pouvoir d’influer sur l’esprit humain et cherche à protéger son peuple de l’envahisseur qui veut piller ses ressources en pierres précieuses. Si la résistance est forte au début, avouons que l’on succombe néanmoins devant les images belles à couper le souffle qui sont offertes à notre rétine, notamment au travers de projections en 3D qui nous font littéralement voyager pendant les interludes orchestraux, tandis que les lumières, les fumées et les éléments de décors (très simples) nous plongent dans un univers aux accents oniriques : un cratère d’où sortent les personnages à l’acte I, la grotte de l’acte II avec sa multitude de joyaux multicolores rangés dans des caisses du sol au plafond (un clin d’œil au Nibelheim wagnérien ?) ou encore, au dernier acte, cet immense étoile en fusion qui évolue derrière le couple maudit circulant sur une passerelle suspendue. Dommage que la scène finale soit ratée car on ne comprend pas comment est tuée Carmen : le plateau est plongé dans le noir au moment où Don José s’avance vers elle pour la tuer, avant que la lumière ne revienne et laisse entrevoir l’ombre de Carmen suspendue par les mains à la passerelle... Son ancien amant exhibe alors la couronne de Carmen et s’auto-sacre roi de la planète… (on a appris le lendemain que le metteur en scène avait l’intention de revoir sa copie, et de finalement montrer le meurtre, qui prendra la forme d’une lapidation, avec la pierre précieuse que Carmen offre à Don José au début du spectacle, en lieu et place de la célèbre fleur…). Bref, un travail visuellement très abouti, mais dont on ne voit vraiment pas quel éclairage nouveau il apporte à l’ouvrage original… mais, comme l’écrivait Alain Duault au sujet de la vision tout aussi iconoclaste de Tcherniakov à Aix l’été dernier, « Carmen demeure la plus forte », et la qualité du chant fait passer une nouvelle fois la pilule des errements scéniques.


Anaïk Morel (Carmen) et Robert Watson (Don José) ; © Marc Ginot

Après son récent triomphe en Charlotte (Werther) à l’Opéra national du Rhin, la mezzo française Anaïk Morel campe une tout aussi formidable Carmen, à la voix souple et à l’interprétation variée, aussi à l’aise dans la couleur sombre de l’air des cartes que dans les mélismes sensuels de la Séguedille. Surtout, elle fait preuve de musicalité et de retenue, en ne surchargeant jamais son interprétation, à l’image de son personnage de reine digne et fière. Son Don José est campé par Robert Watson qui convainc dans le rôle, malgré son fort accent dans les dialogues parlés (qui s’estompent par bonheur dans les parties chantées). Le ténor américain se montre aussi vaillant dans le dramatisme des deux derniers actes que les scènes élégiaques du début, avec un bel art des demi-teintes qui fait particulièrement merveille dans un air de la fleur, détaillé avec soin et terminé pianissimo.

Rayonnante Marguerite (Faust) le mois dernier à Genève, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan offre à Micaëla sa voix expansive, généreuse et vibrante à la fois, et réveille tous nos sens quand bien même transformée ici en ombre fantomatique… Escamillo est lui grimé en tortionnaire ensanglanté, sans que cela déteigne sur le chant suprêmement raffiné d’Alexandre Duhamel. C'est bien simple, son baryton, séducteur et franc, crève l’écran ! Khatouna Gadelia (Frasquita) et Valentine Lemercier (Mercédès), avec leurs timbres identifiables et leurs voix percutantes (malgré un aigu malheureux pour la première), sont également très applaudies. Parmi des seconds rôles forts bien distribués, citons l’excellent Zuniga de Jean-Vincent Blot et le Moralès très bien chantant de Philippe Estèphe.

Enfin sous la battue toujours inspirée, incisive et bouillonnante de Jean-Marie Zeitouni, l’Orchestre national Montpellier Occitanie brille avec une discipline enviable. La pulsation rythmique est maintenue sans effort apparent, et l’équilibre entre les pupitres demeure très naturel : un vrai régal pour l’oreille. On déchante avec un chœur maison complètement dessoudé, étonnamment racheté par Chœur d’enfants d’Opéra Junior superbement préparé par Guillemette Daboval et parfaitement en place sur chacune de ses multiples interventions.

Pour la petite histoire, Michel Plasson, pourtant venu exprès de Toulouse, n’y a pas tenu et s’est éclipsé à l'entracte…

Emmanuel Andrieu

Carmen de Georges Bizet à l’Opéra Comédie de Montpellier, jusqu’au 22 mars 2018

Crédit photographique © Marc Ginot
 

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