Une Bohème dans les étoiles à l'Opéra de Paris

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« De même qu’on s’enivre à respirer l’odeur des roses fanées, de même Rodolphe s’enivrait encore en revivant par le souvenir de cette vie d’autrefois, où chaque jour amenait une élégie nouvelle, un drame terrible, une comédie grotesque. Il repassait par toutes les phases de son étrange amour pour la chère absente, depuis leur lune de miel jusqu’aux orages domestiques qui avaient déterminé leur dernière rupture » : ces phrases, à la fin des Scènes de la vie de bohème d’Henry Murger, sont la source d’inspiration qui a amené Claus Guth à sa conception originale de l’opéra de Puccini, La Bohème, qui suscite en ce moment quelques mouvements d’humeur à l’Opéra de Paris. Car ce qui trouble ceux qui s’élèvent, presque par réflexe défensif, contre ce spectacle, c’est le système d’images voulu par le metteur en scène allemand pour mettre en œuvre sa réflexion sur le chef-d’œuvre de Puccini et la manière de le faire entendre aujourd’hui. Toute mise en scène innovante pose plusieurs questions, dont la première, récurrente, se résume à une interrogation simpliste : pourquoi changer ? Il est vrai qu’on pourrait continuer à représenter tous les opéras en répétant les images de leur création, avec des toiles peintes pour les opéras de Mozart, avec des casques et des peaux de bête pour les opéras de Wagner, avec le vieux poêle au milieu d’une mansarde en désordre pour La Bohème de Puccini… Mais on peut aussi, on devrait pouvoir, sans devoir susciter des réactions outragées, proposer un nouvel éclairage d’une œuvre, appuyé sur l’imaginaire d’aujourd’hui, c’est-à-dire propre à la faire vivre de manière active, à lui donner des couleurs revivifiées, comme quand on ravale une façade dont resplendissent soudain des détails jusqu’alors inaperçus.

La situation proposée par Claus Guth est donc la suivante : déplaçant la perspective temporelle, il nous conduit dans un futur pas si lointain, à l’intérieur d’une navette spatiale en perdition quelque part dans le vide du ciel. Les réserves d’oxygène s’amenuisent, suscitant dans cet entre-deux de la vie et de la mort la réitération de scènes de la mémoire, de bouffées de souvenirs qui retrouvent ces scènes dont le puzzle constitue cet opéra au récit assez particulier. Car il n’y a pas de fil continu dans La Bohème mais des épisodes qui se succèdent et dessinent un paysage de l’âme à l’intérieur duquel des cœurs se meurtrissent. Nous nous nourrissons du passé et ce déploiement mélancolique voulu par Claus Guth est exactement dans l’esprit de l’œuvre de Puccini, contrairement à ce que veulent (faire) croire ceux qui refusent a priori tout changement de vision. Car le prétendu respect de la lettre est en fait un étouffement de l’œuvre : si on l’aime, on peut (essayer de) la faire vivre dans notre paysage contemporain afin de l’inscrire dans une éternité émotionnelle, telle que la musique la cristallise.


La Bohème, par Claus Guth

Et les apparitions de ces souvenirs matérialisés à l’intérieur de la navette spatiale en train de se défaire sont comme un théâtre d’ombres (d’où leurs costumes uniformément noirs), déclenché par le retour dans l’esprit de Rodolfo d’une somnambule en robe rouge, Mimi, sorte d’Eurydice revenue du pays des morts. On lit les dernières bribes du journal de bord de Rodolfo projetées sur la paroi de la navette et on entre dans la remémoration émouvante de ces astronautes perdus dans l’espace et que la mort engourdit peu à peu. On dit que, au moment de la mort, les images essentielles de la vie reviennent échauffer une ultime fois le cerveau : c’est ce qu’on voit là, sur la scène de l’Opéra Bastille.

Bien sûr la musique conduit cela, porte cette vision bouleversante. Grâce d’abord à l’éblouissante direction musicale du jeune Gustavo Dudamel, qui rend comme jamais l’éventail harmonique de l’œuvre de Puccini : l’Orchestre de l’Opéra de Paris parait dérouler un tissu soyeux rarement entendu, avec des couleurs profuses, une manière de langueur parfaitement en phase avec cette mélancolie visualisée sur scène. Et la distribution réunie par Stéphane Lissner déploie excellemment non seulement la musique de Puccini mais aussi la vision de Claus Guth : ainsi de la Mimi de Sonya Yoncheva, dont le timbre pulpeux, sensuel et le chant séducteur semblent surgir d’une mémoire palpable qui fait re-vivre l’amour dans l’esprit de Rodolfo, ainsi d’ailleurs du Rodolfo du jeune ténor brésilien Atalla Ayan, voix raffinée et joliment colorée mais largement sous-dimensionnée pour l’immense vaisseau de l’Opéra Bastille, ainsi encore du Marcello solide d’Artur Rucinski ou du Colline si bien sonnant de l’excellent Roberto Tagliavini, ainsi encore, comme en contrepoint, sorte de flamme vivante dans cet univers mélancolique, de la Musetta délicieuse de la jeune Aïda Garifullina, soprano vif, aigus précis, charme ravageur. Tout est musicalement irréprochable dans cette Bohème à laquelle Gustavo Dudamel donne une luxuriance sonore in-ouïe et Claus Guth une reviviscence visuelle qui la renouvelle. Et quand, à la fin, alors que, la navette ayant terminé sa course sur une lune improbable, les derniers souvenirs ayant été égrenés comme dans une ultime revue d’un music-hall intérieur, il ne reste plus que quelques instants, un souffle, à Rodolfo avant de voir partir Mimi vers d’autres étoiles, Mimi en robe blanche qui va se fondre au ciel infini, il est difficile de ne pas avoir le cœur serré d’émotion par un spectacle aussi évidemment poétique.

Alain Duault

La Bohème à l'Opéra de Paris - jusqu'au 31 décembre

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