Une Aïda hétéroclite au Grand-Théâtre de Genève

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Après un début de mandat/de saison en forme de manifeste (lire notre chronique de l'Einstein on the Beach inaugural), Aviel Cahn a choisi un titre plus fédérateur (pour rassurer le public genevois ?) avec Aïda, dans une production particulièrement hétéroclite, et au final assez décevante, signée Phelim McDermott. Etrennée en 2017 à l’English National Opera (elle partira également au Lyric Opera de Chicago, troisième producteur du spectacle), elle surprend par le caractère complètement bigarré des costumes, qui font se côtoyer soldats grimés en Robocop à des généraux en habits fascisants, prêtresses en tenues des Années folles et d’autres personnages à tête d’animaux typiquement « Egypte ancienne ». Cette superposition d’époques et de styles, avec lesquels les décors autrement plus sobres de Tom Pye tranchent, ne semble guère avoir plus convaincu les gardiens du temple que les adeptes de la modernité, car on n’y voit que poudre aux yeux et rhabillages hâtifs des conventions d’autrefois (et de celles d'aujourd'hui...). La scène de triomphe (et ses ballets) est, elle, remplacée par une cérémonie funèbre dans laquelle quatre cercueils de soldats ont droit aux honneurs militaires, tandis que les familles des disparus se lamentent… Au final, l’idée centrale de l’ouvrage est ici plus affaiblie qu’autre chose, en montrant par le biais d’images de notre douloureuse contemporanéité, le caractère ambigu de l’exaltation guerrière qui parcourt l’ouvrage. Partagé entre son désir de faire sens et celui de plaire au grand public, McDermott se rend à un compromis qui fait davantage sourire que frémir. En fin de compte, il y a là plus de procédé que d’audace…

La soprano italienne Serena Farnocchia - dont on avait un excellent souvenir dans Don Giovanni (partie d’Elvira) au Festival de Glyndebourne - interprète le rôle-titre avec un timbre accrocheur, un aigu qui sort avec autant de facilité que le grave (bien que peu sonore), et la sensibilité du phrasé fait le reste, laissant l’auditeur sous le charme. De son côté, le ténor ouzbèque Najmiddin Mavlyanov (découvert à l’Opéra de Flandre il y a deux saisons dans Simon Boccanegra) dispose de réels atouts pour triompher des écueils de Radamès, avec une superbe couleur de voix, et de l’éclat à revendre (sans que cela se fasse au détriment des élans amoureux). Mais c’est la mezzo moscovite Anna Smirnova - Ortrud de feu à la Deutsche Oper en 2016 - qui se révèle l’incontestable triomphatrice de la soirée, avec des accents d’une puissance exceptionnelle, un grave sonore et de remarquables sons filés. Dommage que le jeu scénique de l’artiste se résume à des clignements et papillonnements d’yeux quelle que soit la situation dans laquelle elle se trouve… Le baryton russe Alexey Markov fait également grande impression en Amonasro, avec une voix sonore et parfaitement maîtrisée, à l’élégant phrasé. Dotée d’une voix puissante et de graves profonds, la basse chinoise Liang Li n’a pas de mal à communiquer à Ramfis une grande autorité et noblesse, tandis que la basse écossaise Donald Thomson apporte à Pharaon son timbre d’une noirceur imposante. Malgré leurs courtes apparitions, la Voix du ciel de Claire de Sévigné et le Messager de Denzil Delaere n’en suscitent pas moins un vif intérêt, à l’instar d’un Chœur du Grand-Théâtre de Genève qui se distingue par une exceptionnelle cohésion.

En fosse, par-delà l’extraordinaire beauté sonore de l’Orchestre de la Suisse Romande sonnant comme jamais, Antonino Fogliani opte pour des choix interprétatifs qui retiennent de bout en bout l’attention. Loin du fracas et de couleurs vives liés à une certaine tradition dans cet ouvrage, le chef sicilien privilégie ici une lecture intimiste, quasi chambriste, dans des teintes pastel à la fois délicates et chaleureuses. Exaltant les transparences de l’orchestration, déployant une incroyable palette de nuances, jusqu’aux pianissimi les plus éthérés, il se surpasse dans l’acte du Nil et dans le tableau final où la limpidité des sonorités entraîne les auditeurs dans une espèce de transe.

Emmanuel Andrieu

Aïda de Giuseppe Verdi au Grand-Théâtre de Genève, le 20 octobre 2019

Crédit photographique © Samuel Rubio

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