Klaus Florian Vogt, Lohengrin de rêve à la Deutsche Oper de Berlin

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Étrennée en 2012 in loco à la Deutsche Oper Berlin, cette production de Lohengrin conçue par le danois Kaspar Holten, également directeur de la fameuse Royal Opera House de Londres, ne vient guère révolutionner l'image(rie) habituellement proposée du chef d'œuvre de Richard Wagner, hors peut-être la dernière scène. Le spectacle s'ouvre – pendant l'Ouverture - sur un champ de bataille jonché de cadavres d'hommes, que bientôt des femmes (mères, sœurs, amantes...) viennent (re)chercher. Pour universaliser le propos, les soldats portent autant des habits de mousquetaires que des uniformes de la Grande Guerre. La suite du récit est délivrée de manière traditionnelle, avec une scénographie certes très belle à contempler (signée par Stefen Aarfing), mais assez platement redondante au livret. Seule originalité, les néons verts descendants des cintres - au II - desquels Ortrud tire ses pouvoirs maléfiques. Le véritable intérêt du spectacle se concentre dans la dernière scène de l'ouvrage, lourde de sens historique : Lohengrin ne part pas rejoindre son monde surnaturel, mais profite de son statut d'homme providentiel pour prendre le pouvoir. L'ultime image le montre revêtir une nouvelle fois ses ailes de cygne et tendre le poing (face au public) devant un peuple à genoux, entièrement soumis...

Moins de quinze jours après son éblouissant Parsifal au Teatro Real de Madrid, Klaus Florian Vogt incarne, dans la capitale allemande, un Lohengrin non moins extraordinaire. Le ténor allemand impose d’emblée un discours habité par la noblesse la plus introvertie et un chant d’une admirable logique, où le timbre - lait et miel à la fois - se plie à un legato d’une exceptionnelle concentration, le sens du phrasé trouvant dans le célèbre air du III « In fernem Land » à se surpasser. Jamais nous n’avions entendu cet air splendide chanté avec autant de naturel et de sensibilité, encore rehaussés par des mezza voce quasi éthérées. On notera, d’autre part, avec quelle science le chanteur négocie les notes de passage qui le mènent constamment au La aigu, émis dans la souplesse la plus conforme aux impératifs stylistiques du rôle. Bref, KFV est sans conteste le meilleur Lohengrin du moment, et le public berlinois s'est levé comme un seul homme à son apparition aux moments des saluts.

Sans posséder le plus beau timbre qui soit, la soprano allemande Manuela Uhl sait être une Elsa attachante, avec un équilibre très juste d'énergie et de fragilité. La voix est bien menée, modulée avec goût, avec, jusque dans les moments d'extrême tension, une retenue parfaite. Véritable phénomène vocal, Anna Smirnova impressionne par l'ampleur de la voix et un timbre particulièrement percutant dans la nuance forte. Tortueuse et perverse, la mezzo russe incarne une Ortrud impérieuse et d'une belle efficacité dramatique. Le baryton britannique Simon Neal lui offre une réplique convaincante en Telramund, avec le timbre sombre et mordant que requiert son personnage. Le maintenant classique et très sûr Roi Henri de Gunther Groïssbock et le beau Héraut de Bastiaan Everink complètent plus que dignement ce plateau d'exception.

Directeur musical des lieux, l'américain Donald Runnicles offre une direction musicale énergique et très contrastée, qui convient bien à cet opéra fortement marqué par la fougue romantique. Comme dans les meilleurs films de cape et d'épée, l'attention du spectateur est constamment tenue en éveil, grâce à un dynamisme de tous les instants. Peut-être perd-on alors en profondeur ce que l'on gagne en brillance, mais ne nous plaignons pas trop : à l'orchestre, ce Lohengrin a incontestablement de l'allure.

Chef et chanteurs - KFV en tête - ont été accueillis par une standing ovation aussi longue que méritée.

Emmanuel Andrieu

Lohengrin de Richard Wagner à la Deutsche Oper Berlin – les 31 janvier, 14 février, 6 & 8 mai 2016

Crédit photographique © Joerg Cartensen

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