Un Tristan und Isolde visuellement surchargé mais musicalement allégé au Teatro Comunale de Bologne

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Nous avions malheureusement raté le coche de cette nouvelle production de Tristan und Isolde au Théâtre Royal de La Monnaie qui avait tant divisé la critique la saison dernière… Mais par bonheur, le Teatro Comunale de Bologne vient de nous offrir une seconde chance en la reprenant pour ouvrir sa saison (qui débute en janvier dans cette ville). Davantage plasticiens que metteurs en scène, le cinéaste allemand Ralf Pleger et son compatriote le sculpteur Alexander Polzin font ici un pari visuel, en jouant la carte d’un esthétisme hors du temps. Les deux hommes puisent ainsi dans un univers quasi minéral, avec de grandes stalactites au premier acte (photo), une imposante structure « corallienne » au deuxième, et un ballet assez rigide de tubes en plastique au troisième. Soulignés par de beaux jeux de lumière et d’ombres portées (dus à John Torres), ces choix conceptuels renforcent indubitablement l’intemporalité de l’enjeu, et par là même son universalité. Mais ils ont aussi pour conséquence, par leur froideur calculée, d’édulcorer une relation que l’on sait pourtant passionnée. Le très long duo central, pièce maîtresse de tout l’ouvrage de Richard Wagner, se trouve ainsi neutralisé par un décor qui, passé l’effet de surprise et d’admiration, devient par trop importun. Si tout cela est donc visuellement d’une incroyable beauté plastique, l’émotion reste toutefois reléguée au second plan, d’autant que le duo plongé dans les affres amoureuses affiche une immobilité glaciale, sans réelle (ef)fusion.

Si la partie scénique nous laisse quelque peu sur notre faim, l’aspect musical de la soirée comble en revanche toutes nos attentes, à commencer par la direction superlative de Juraj Valcuha. Les instrumentistes de l’Orchestre du Teatro Comunale de Bologne, sollicités à l’extrême par le jeune chef slovaque, tissent une toile qui porte les voix sans jamais les étouffer. Les sonorités ont une fluidité rare dans ce répertoire, où l’emphase est trop souvent de rigueur ; la qualité extrême de chaque pupitre permet au chef de faire entendre un Wagner « dégraissé », presque allégé, qui donne tort à ceux qui voient en lui un fossoyeur du beau chant.

Etoile montante des sopranos dramatiques wagnériennes, la soprano britannique Catherine Foster s’inscrit d’emblée dans la grande tradition des chanteuses qui ont marqué le rôle durant les dernières décennies. Ses atouts sont considérables : richesse du timbre, flexibilité de la ligne, endurance à toute épreuve, sans oublier une puissance vocale impressionnante. Bref, elle passe la rampe avec une aisance sidérante : après les orgies sonores de ses éclats au I et les longs mélismes sensuels du duo du II, elle parvient dans un état de fraîcheur inhabituel à la « Mort d’Isolde », qu’elle caresse d’une voix souple, se fondant finalement dans l’orchestre pour y sombrer dans une pure extase. Grandiose ! Face à elle, le ténor étasunien Bryan Register – splendide Prince (Rusalka) à Strasbourg en octobre dernier – ne démérite pas. Tout au long de la fameuse scène d’agonie, sa vaillance est de celles qu’on n'expérimente pas souvent au théâtre. Les registres magnifiquement soudés lui permettent de parcourir toute la gamme des émotions, sans esquiver aucune des difficultés de ce rôle meurtrier, et sans le moindre signe de surmenage… Un grand bravo à lui aussi ! De son côté, Albert Dohmen campe un Roi Marke exceptionnel, encore plus humain et émouvant qu’à l’ordinaire. La mezzo russe Ekaterina Gubanova est une probe Brangäne, mais elle n’a plus tout à fait le velours dans le timbre et le souffle qui nous avaient tant séduits en 2005, la dernière fois que nous l’avons entendue dans le rôle... En revanche, Martin Gantner est sur tous les plans un Kurwenal sensationnel, tandis que les seconds rôles n’appellent aucun reproche.

Emmanuel Andrieu

Tristan und Isolde de Richard Wagner au Teatro Comunale de Bologne, jusqu’au 31 janvier 2020

Crédit photographique © Rocco Casaluci

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