Un Don Giovanni placé sous le signe de la dissolution à l'Opéra de Lausanne

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C’est avec « l’Opéra des opéras », pour reprendre la célèbre formule de Richard Wagner, que se referme la saison lausanoise, à savoir un Don Giovanni que s’est auto-confié, pour la mise en scène, le maître des lieux : Eric Vigié. La distribution qu’il a réunie s’avère parfaite, avec une réserve cependant pour le rôle-titre campé par Kostas Smoriginas : s’il est plutôt bon comédien, le baryton lituanien ne possède pas tout à fait la dimension du rôle, la voix n’étant pas assez percutante et l’accent ne sachant pas toujours trouver les inflexions sinistres exigées par ce personnage. Avec Riccardo Novaro, l’aspect poltron de Leporello est très accentué : la voix, souple mais assez légère, est en harmonie avec cette caractérisation du rôle. Maintes fois encensé dans ces colonnes – dernièrement à l’Opéra national de Lorraine ou ici-même l’an passé –, le ténor florentin Anicio Zorzi Giustiniani confère incisivité et autorité à ses récitatifs et insuffle toute la morbidezza requise par ses deux airs. De leur côté, le baryton croate Leon Kosavic est un Masetto solide et sonore tandis que la basse espagnole Ruben Amoretti arbore un timbre aussi noir que profond.

Admirée sur cette même scène dans Manon en octobre 2014, la soprano belge Anne-Catherine Gillet continue d’enchanter par son timbre unique, et sait rester maîtresse de la situation jusque dans les chaînes de vocalises de son deuxième air. L’italienne Lucia Cirillo, à la vraie voix de mezzo généreuse et vibrante, campe une Elvira fière (bien qu’enceinte jusqu’aux dents !) et manifeste un aplomb assez saisissant dans un emploi qui peut vite devenir ingrat. La Zerlina de la jeune mezzo-soprano française Catherine Trottmann – nommée parmi les révélations lyriques de l’année aux dernières Victoires de la musique classique – se montre aussi sensuelle que perfide et charme l’oreille par la diversité de sa palette de nuances et par la franchise d’une émission toujours ronde.

Tous ces excellents chanteurs sont guidés par un metteur en scène qui sait ce qu’est une direction d’acteurs. Sans doute en accord avec le chef d’orchestre, il construit un Don Giovanni grave, qui ne refuse pourtant pas les effets comiques d’usage, et qui a le mérite de faire comprendre aux non-initiés le déroulement et les ressorts les plus élémentaires de l’action. Sa conception est placée sous le signe de la dissolution : Giovanni se moque de la morale, et son rire éclatant et libératoire traverse toute l’œuvre ; le personnage est impulsif et communicatif, hautain et jouisseur, et il ne croit pas à la punition finale du mal. Dommage que tout cela se passe dans un décor – conçu par Emmanuelle Favre – peu exaltant, mais qui a l’avantage de convenir pour toutes les scènes après quelques ajouts ou retranchements. Les costumes (imaginés par Vigié himself) et les éclairages (réglés par Henri Merzeau) sont, en revanche, particulièrement beaux – et surtout très efficaces.

En parfait accord avec la proposition scénique, le jeune chef allemand Michael Güttler offre – à la tête de l’Orchestre de Chambre de Lausanne – une lecture acérée, fouillée jusque dans les moindres détails de la partition. Bref, un Mozart jeune, chargé d’énergie sexuelle, certes provocant, mais constamment percutant.

Emmanuel Andrieu

Don Giovanni de W. A. Mozart à l’Opéra de Lausanne, jusqu’au 14 juin 2017

Crédit photographique © Marc Vanappelghem

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