L'Orfeo à Lausanne ou la magie carsenienne

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Moins d'une semaine après avoir vu - à la Filature de Mulhouse – un magistral Tour d'écrou signé par lui, Robert Carsen émerveille à nouveau avec une nouvelle production de L'Orfeo de Claudio Monteverdi à l'Opéra de Lausanne. C'est dans cette maison, il y a de cela trente ans, que le metteur en scène-démiurge canadien avait fait ses débuts (avec Ariadne auf naxos), et il n'aura certes pas raté son retour, avec un spectacle de bout en bout fascinant, d'une suprême élégance et d'une beauté visuelle à couper le souffle. Le Prologue est un moment de joie pure où chanteurs et choristes dansent et s'ébrouent sur une scène parsemée de fleurs colorées, tous habillés avec des costumes aux couleurs pastel (signés par Petra Reinhardt), comme ceux que l'on trouve dans Les Demoiselles de Rochefort, film dont Carsen semble s'être inspiré pour figurer le bonheur simple d'être au monde. Après la mort d'Eurydice, annoncée par La Messagère depuis la salle, changement brutal d'atmosphère, les panneaux clairs qui délimitaient l'espace - seuls éléments de décor conçus par le fidèle Radu Boruzescu - se teintent de la couleur de la mort, les figurants se figent, la tristesse et le désespoir envahissent le plateau. Les sublimes lumières imaginées par Carsen en personne participent au mystère de la noirceur des Enfers, ténèbres d'où émerge bientôt Caronte sur une barque navigant sur le miroir d'une eau noire et glacée, une des plus belles images du spectacle (photo). Comment ne pas admirer également son extraordinaire direction d'acteurs, qui confère à chacun des personnages (choristes compris) une humanité profonde et touchante. Bref, la magie carsenienne a une nouvelle fois opéré !

Ce spectacle sobre et raffiné sert d'écrin à l'une des meilleures exécutions musicales possibles et à une équipe d'interprètes accueillis au rideau final par une belle ovation. Dans le rôle-titre, le ténor portugais Fernando Guimaraes campe un poète de belle tenue, rayonnant dès les premiers actes, puis torturé dans les épisodes infernaux. Un peu plus de legato aurait cependant mieux appuyé les supplications adressées à Caronte. Il est accompagné par l'élégante (vocalement) et sculpturale (physiquement) Speranza de l'alto française Delphine Galou (qui interprète aussi le rôle de Proserpina), avant d'être arrêté par la basse caverneuse de l'excellent Nicolas Courjal qui chante le passeur d'âmes qu'est Caronte (mais aussi la partie de Plutone). Dans le rôle de La Messaggiera (et de La Musica), la mezzo italienne Josè Maria Lo Monaco offre au public d'intenses moments d'émotion, avec sa voix concentrée et son chant suspendu. La jeune soprano sicilienne Federica Di Trapani campe une Eurydice touchante et scéniquement gracieuse, tandis que Mathilde Opinel retient également fortement l'attention en Ninfa. Enfin, les italiens Anicio Zorzi Giustiniani et Alessandro Giangrande se montrent tout simplement parfaits dans les divers rôles qui leur sont confiés.

A la tête de l'Orchestre de Chambre de Lausanne, le chef italien Ottavio Dantone obtient de sa phalange des couleurs instrumentales magnifiques et un incroyable faste sonore qui emplissent toute la salle et nous rappellent que, de la sensualité frémissante du continuo à l'éclat des fanfares, l'idée de luxe est inséparable de celle de l'opéra.

Emmanuel Andrieu

L'Orfeo de Claudio Monteverdi à l'Opéra de Lausanne (octobre 2016)

Crédit photographique © Marc Vanappelghem

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