Un Matrimonio segreto lourdingue à l'Opéra national de Lorraine

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Célébrissime autrefois, Il Matrimonio segreto (1792) de Domenico Cimarosa est presque devenu une rareté aujourd’hui. Oublié le rival napolitain de Paisiello, le protégé de Catherine II de Russie, le successeur de Salieri à Vienne, l’idole de Stendhal… On ne peut donc que féliciter l’Opéra national de Lorraine de remettre ce melodrama giocoso en deux actes, emblématique du compositeur italien et célèbre pour avoir été intégralement bissé, le soir de la première, à la demande de l'Empereur Léopold II.

Transfuge de l’Opéra de Zurich, où la production a été étrennée en 2014, la mise en scène acidulée de Cordula Däuper nous met face à une maison de poupée géante dans laquelle les personnages évoluent tels des marionnettes, le tout sur fond de couleurs flashy. Si le but de l’opéra est d’amuser le spectateur, l’abondance de lourdeur et de comique plus ou moins grossier rend vite indigeste toute cette sucrerie empreinte d’acidité : Carolina, appuyant ouvertement dès le début sur ses symptômes de grossesse (mains sur le ventre, nausées, vomissements…), se retrouve non seulement à déguster un gros gâteau en plastique suite à ses fringales nocturnes, mais aussi à lécher un aliment étrange en forme de cornichon géant, rappelant sans grand tact la forme d’un godemichet. Au final, c’est d’une véritable poupée, miniature d’elle-même, qu’elle accouchera devant nos yeux, sur fond de cris et de « respiration du chien ». Le mouvement de rotation de la maison est quant à lui si rapide qu’il faut bien s’agripper à son fauteuil pour ne pas prendre le tournis, et l’on plaint rapidement les pauvres interprètes devant courir pour rester face au public. Cette technique permet de nous montrer toute la poésie mise en place, tel Geronimo, baissant son pantalon derrière une fenêtre afin de faire ses besoins tout en lisant le journal, ce que nous avons le plaisir de découvrir de face une fois la maison tournée ! Quant à la tante Fidalma, ici complètement nymphomane, les relations qu’elle entretient avec son nounours géant ne font pas grand doute. Bref, un travail scénique à l’humour généralement bien gras, qui ne nous épargne aucune forme de ce que le « lourdingue » peut recéler.

Par bonheur, les voix sauvent le spectacle. Parfaite basse-bouffe, merveilleux comédien, l’italien Donato di Stefano trouve en Don Geronimo un emploi à sa mesure. Ses deux chipies de filles s’avèrent parfaitement complémentaires. L’Elisetta de la soprano argentine Maria Savastano – pétillante Serpetta dans La Finta giardinera à l’Opéra de Lille en 2014 – se montre technicienne hors-pair et associe sa dureté de cœur à une admirable insolente dans les écarts et les roulades de son air de vengeance, au deuxième acte. La Carolina de sa collègue néerlandaise Lilian Farahani s’avère tout aussi virtuose et, avec un beau legato, trouve quelques résonnances mozartiennes. De son côté, le ténor italien Anicio Zorzi Giustiniani – remarquable Oronte (Alcina) à Genève l’an passé – possède un instrument d’un timbre et d’une couleur fort agréables (délicieuse exécution de l’air « Pria che spunti in ciel l’aurora »). Enfin, la mezzo d’origine roumaine Cornelia Oncioiu posséde tout l’abattage requis par son rôle, tandis que Riccardo Novaro (Il Comte Robinson) fait valoir une voix sonore et un jeu scénique épatant.

A la tête d’un Orchestre symphonique et lyrique de Nancy très en forme, la direction éclatante de vie du chef autrichien Sascha Goetzel nous vaut une Ouverture éblouissante et bien contrastée. Le chef est toutefois plus à l’aise dans les finales qui brûlent les planches que dans les moments de rêve et de tendresse qui existent, quoi qu’on en pense, dans Il Matrimonio segreto.

Emmanuel Andrieu

Il Matrimonio segreto de Domenico Cimarosa à l’Opéra national de Lorraine (février 2017)

Crédit photographique © Opéra national de Lorraine

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