Un brillante prise de rôle-titre pour Stéphane Degout dans Eugène Onéguine à La Monnaie

Xl_st_phane_degout_et_sally_matthews_dans_eug_ne_on_guine___la_monnaie_de_bruxelles © Karl Forster

Après avoir ouvert sa saison avec La Dame de Pique (nous y étions), le Théâtre Royal de La Monnaie de Bruxelles met à nouveau en avant un ouvrage de Piotr Ilitch Tchaïkovski, son plus célèbre au demeurant, Eugène Onéguine. Et c’est à Laurent Pelly, décidemment sur tous les fronts en ce début d’année 2023 juste après son Voyage dans la Lune offenbachien à la Salle Favart, que Peter De Caluwe a confié la mise en scène. A l’antithèse de l’univers surchargé et coloré du premier titre s’oppose une économie de moyens et un dépouillement total dans le second opus. La scénographie se résume ici à un grand plateau rectangulaire en bois clair, posé sur une tournette. Toute l’action se déroulera sur cet unique élément de décor. Lors de la scène de la lettre, une partie se soulève à angle droit puis se rabat sur l’héroïne, qui se retrouve comme dans un entonnoir évoquant visuellement un livre et permettant acoustiquement de mieux projeter sa voix. Au III, pour le Palais du Prince Grémine, le bois clair est recouvert d’une matière noire et luisante, ponctué de quelques marches que surplombent des sphères lumineuses. Les subtils éclairages de Marco Giusti baignent la soirée dans un climat dramatique, tandis que les somptueux costumes pastel conçus par Laurent Pelly lui-même nous renvoient à la première moitié du XIXe siècle. Toute l’attention de l’homme de théâtre comme du public est ainsi portée sur la direction d’acteurs, les conflits intérieurs et les rapports complexes entre les différents protagonistes du drame pouchkinien. Une émotion qui atteint ainsi son paroxysme dans les passages clés de la partition du maître russe : la scène de la lettre, l’air de Lenski, celui de Grémine et la confrontation finale entre Onéguine et Tatiana – qui touche à cette vérité des êtres et des cœurs que la musique constamment proclame. Du grand art !

Ce magnifique spectacle était aussi l’occasion de deux prises de rôles attendues. A commencer par celle de Stéphane Degout, dans le rôle-titre, qui s’y montre impressionnant de bout en bout. Avec son timbre immédiatement reconnaissable et son legato de violoncelle, il est surtout une incarnation idéale de ce personnage de dandy blasé, avec une générosité de souffle qui ne manque pas d’émerveiller. Il est formidablement applaudi au moment des saluts. Quant à Sally Matthews, une des sopranos chouchous de Peter de Caluwe qui lui a déjà offert in loco le rôle de Daphne (de Strauss) en 2014 et celui de Norma l’an passé, elle incarne une frémissante Tatiana qui ne tient pas en place pendant son premier air, qu’elle chante avec un éclat et une ardeur peu commune. Sa voix à la fois opulente, puissante et moirée séduit immanquablement l’oreille, de même que la qualité et l’assurance du chant. Dans la scène finale, elle brûle d’un feu intérieur qui ne manque pas d’émouvoir. De son côté, le jeune ténor russe Bogdan Volkov - positivement remarqué sur cette même scène en 2019 dans Le Conte du Tsar Saltan de Rimsky-Korsakov – est un Lenski de rêve, délivrant peut-être le plus beau « Kuda, kuda » qu’il nous ait été donné d’entendre, grâce à la délicatesse de son phrasé et son art des demi-teintes. La mezzo russe Lilly Jorstad campe une magnifique Olga, au timbre profond, d’une belle sûreté d’intonation, et d’une remarquable présence physique. Quant au Grémine de Nicolas Courjal, il renouvelle l’enthousiasme qu’il avait su susciter lors de sa prise du rôle à l’Opéra de Marseille il y a deux saisons. Enfin, pour ce qui concerne les comprimari, Bernadetta Grabias est une Larina de premier plan, Cristina Melis une Filipievna à la fois bourrue et tendre, tandis que Christophe Mortagne est bien le ténor de caractère que doit être le personnage de Mr Triquet. Comme à sa bonne habitude, le Chœur du Théâtre Royal de La Monnaie se montre irréprochable de justesse et d’homogénéité.

Etranger à toute forme de pathos, le directeur musical de la maison belge, l’excellent chef français Alain Altinoglu, traduit la musique de Tchaïkovsky en textures souples et raffinées, dont l’équilibre harmonieux n’exclut en rien les élans de la jeunesse – mais comme teintés d’une mélancolie d’une justesse infinie. Il n'est pas pour rien dans l'incroyable succès qui vient couronner cette superbe soirée lyrique !

Emmanuel Andrieu

Eugène Onéguine de Piotr Illitch Tchaïkovsky au Théâtre Royal de La Monnaie, le 31 janvier 2023

Crédit photographique © Karl Forster


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