Streaming : Tcherniakov passe à côté de La Fiancée du Tsar (de Rimski-Korsakov) à la Staatsoper Berlin

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La Fiancée du Tsar de Nikolaï Rimski-Korsakov est rarement donnée à l’affiche, hors de Russie tout au moins. C’est donc avec un réel intérêt que nous avons visionné le spectacle monté par Dmitri Tcherniakov pour la Staatsoper Berlin en 2013, que la célèbre maison allemande a eu la bonne idée d’offrir aux mélomanes du monde entier en le diffusant sur son site Internet en ce mercredi 8 juillet. Dans cette œuvre tout simplement splendide, comme la plupart des ses ouvrages d’ailleurs –  tels La Fille de Neige que nous avons entendue à Paris, Kitège à Barcelone, Le Coq d’or à l'Opéra national de Lorraine, ou encore Le Conte du Tsar Saltan à Bruxelles… –, le compositeur pétersbourgeois délaisse la féerie de ces quatre ouvrages pour se replonger dans l’histoire de l’Eternelle Russie, et en l’occurrence de celle d’Ivan le Terrible, le plus illustre de ses Tsars.

Le livret repose d’ailleurs sur un fait véridique : le Tsar a résolu de choisir son épouse parmi les plus belles femmes de son royaume, un choix qui en l’occurrence va bouleverser l’existence paisible de la famille Sobakine… Cet épisode a inspiré à Rimski un drame intimiste de passion et de jalousie, le vecteur étant l’amour insensé et dévastateur de Griaznoï pour Marfa, la fille de Sobakine, promise de son côté au jeune Likov. Griaznoï, qui a vainement tenté de séduire Marfa, a demandé à Bomélius, médecin du Tsar, de lui procurer un philtre d’amour ; mais Lioubacha, son amante rejetée, y a substitué un poison mortel qui fait lentement se faner les êtres. La machine infernale est en route, et nul n’en réchappera.

La soprano russe Olga Peretyatko, artiste maintes fois saluée dans ces colonnes (et que l’on entendra bientôt en live au Festival de Pesaro), correspond tout à fait à ce que l’on peut attendre du rôle de Marfa : incarnation de la beauté, de la pureté et de la tendresse, son timbre pur s’accorde à celui si spécifique que Rimski réservait aux victimes innocentes, comme Marfa ou Snégourotchka (dans La Fille de neige). Les pianissimi et les demi-teintes dont la jeune fille use pour évoquer avec douleur et fragilité le bonheur perdu, à travers le songe qui la tourmente au dernier acte, et la simplicité avec laquelle elle s’adresse à Likov dans ses derniers mots, sont des instants rares d’émotion et d’intense poésie. Face à elle, le baryton allemand Johannes Martin Kränzle (percutant Ford dans Falstaff à Anvers il y a trois ans) ne démérite pas, et campe un Griaznoï de fière allure, avec son timbre éclatant et sa voix sonore. Il donne notamment la pleine mesure de sa force d’expression dans la déchirante scène finale, alors que son personnage, conscient d’avoir été dupé et rongé par le remords, implore le pardon de Marfa pour toutes les souffrances qu’il lui a infligées, avant de se suicider tandis que sa belle expire sous ses yeux. Immense artiste, la mezzo géorgienne Anita Rachvelishvili est une non moins immense Lioubacha, avec son timbre profond et velouté à la fois, toujours à l’aise vocalement, quoiqu’elle chante : elle incarne ici une Lioubacha humaine, pathétique, presque plaintive, ce qui semble être le juste ton pour cette héroïne complexe. De leurs côtés, les vétérans Anna Tomowa-Sintow (Sabourova) et Anatoli Kotscherga (Sobakine) n’ont rien perdu de leur superbe d’antan, tandis que le pétulant ténor polonais Pavel Cernoch (Likov) arbore un éblouissant registre aigu, et l’allemand Stephan Rügamer un inquiétant et sonore Bomélius.

Enfin, les Chœurs de la Staatsoper Berlin ne ratent pas une aussi belle occasion de faire étalage de leur science des nuances et de l’homogénéité de leurs timbres. L’Orchestre de la Staatskapelle Berlin, cravaché par un Daniel Barenboim visionnaire et constamment à la recherche de transparence et de rutilance instrumentale, fait comprendre la fascination qu’exerce encore aujourd’hui un art de l’orchestration révolutionnaire sur la scène russe de l’époque.

Confiée au trublion russe Dmitri Tcherniakov, déjà signataire des Fille de neige, Kitège et Conte du Tsar Saltan précités, la mise en scène porte son intérêt sur les arrière-plans politiques de cette sombre histoire. Par le truchement d’un véritable studio de télévision, reconstruit sur une tournette, Tcherniakov démonte les mécanismes du pouvoir en soulignant l’importance que prend, pour les hommes d’Etat, la manipulation de leur image aux yeux du peuple. Ici, Ivan le Terrible n’existe pas vraiment et ne s'avère que le produit d’un génial créateur d’images de synthèse qui, en utilisant les portraits des empereurs de Russie des temps passés, façonne un nouveau « Père des peuples ». Hélas, l’enjeu premier de l’intrigue passe ici volontairement au second plan, pour ne pas dire carrément à la trappe, ce qui pour nous est plus que frustrant... Si brillant soit-il, le spectacle passe ainsi totalement à côté du véritable sujet du chef d’œuvre de Rimski-Korsakov.

Emmanuel Andrieu

La Fiancée du Tsar en streaming sur le site de la Staatsoper Berlin, le 8 juillet 2020
 

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