Streaming : Roberto Devereux clôt (triomphalement) la trilogie Tudor du Met

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Après Anna Bolena (avec Anna Netrebko dans le rôle-titre) en 2011, et Maria Stuarda (avec Joyce DiDonato en Elisabetta) en 2013, David McVicar clôturait au printemps 2016 la fameuse Trilogie Tudor - au Metropolitan Opera - avec Roberto Devereux, une œuvre qui n’avait encore jamais été représentée dans les murs de l’institution américaine (à l'instar de Maria Stuarda trois ans plus tôt). Ouvrage rarement donné à la scène (en comparaison des deux autres), Roberto Devereux fut écrit pour Giuseppina Ronzi, fameuse prima donna du Teatro san Carlo de Naples et maîtresse attitrée du roi, et Elisabetta est sans doute l’un des rôles les plus difficiles conçus par Gaetano Donizetti pour la fougueuse diva. Si le chant extatique d’Anna Bolena et de Maria Stuarda se fait entendre dans l’air d’entrée de la reine et dans la superbe page finale « Vivi ingrato », l’allure fière dans les cabalettes et les invectives dans l’affrontement avec Roberto exigent une projection du timbre, une assurance dans l’aigu et une vaillance dans l’émission rarement sollicitées dans le théâtre romantique avant Verdi.

Cette alternance constante entre chant extatique et dramatique – comme on a déjà pu le vérifier avec sa Norma au Festival de Castell Peralada à l'été 2013 – est le principal atout de l’une des plus fabuleuses cantatrices de notre époque, et ce n’est pas par hasard si Peter Gelb a ainsi offert le rôle à Sondra Radvanovsky. Dés son entrée en scène, la soprano américano-canadienne, par sa démarche comme par son chant, capte toute l’attention et brosse un portrait d’Elisabeth qui restera gravé dans nos mémoires. Une allure presque masculine, des gestes impérieux, voire disgracieux servent une émission longue et fluide, pénétrante et sûre, et une technique exemplaire. Tout est admirable : le legato dans l’aria « L’amor suo mi fè beata », la maîtrise et le parfait contrôle des écarts dans les invectives du II, et, surtout, la criante vérité d’un dernier acte vécu avec une intensité parfois insoutenable. Dans cette scène ultime, elle offre un bouleversant portrait d’une souveraine toute puissante, bafouée dans son amour-propre, et souffrant les affres du martyre. Quand, dans cette scène (voir vidéo ci-dessous), elle retire sa magnifique perruque qui dissimulait si mal ses névroses et ses signes de déclin, ce n’est plus qu’une morte-vivante qui se dirige vers la tombe. Cela fait froid dans le dos... et bouleverse tout à la fois !

D’une beauté insolente, tout à l’inverse, la mezzo lettone Elina Garanca ne démérite franchement pas face à elle, offrant à Sara l’éclat de son médium et la chaleur de son timbre, avec un chant souverainement contrôlé et d’une rare pureté. Elle trouve par ailleurs l’exact milieu entre les impératifs du belcanto et l’expression d’indicible douleur de son personnage, nous rappelant au passage que, pour enflammer l’auditoire dans un tel répertoire, un chanteur doit savoir créer l’émotion en s’immergeant totalement dans la musique. En Nottingham, l’époux bafoué, l’excellent baryton polonais Mariusz Kwicein fait preuve d’un style irréprochable, grâce à sa grande souplesse dans le phrasé, sa noblesse d’accents, et surtout sa capacité à plier sa ligne de chant aux moindres exigences expressives. Enfin, le ténor étasunien Matthew Polenzani renouvelle notre enthousiasme de la veille (dans Maria Stuarda), avec un chant toujours aussi attentif aux nuances ainsi qu’au contrôle de la ligne de chant : il impose sans peine un comte d’Essex d’une grande prestance, notamment dans l'air « Come un spirto angelico ».

Las, la direction de Maurizio Benini convainc encore moins bien que dans Maria Stuarda, et si l’Orchestre du Metropolitan Opera est une fois de plus au-dessus de tout reproche, le chef italien ne donne pas assez de pulsation dramatique, à notre goût, à la partition de Donizetti. Sa lecture, d’un lyrisme trop effacé, est certes efficace dans les moments de pur belcanto, mais elle ne parvient pas à soutenir les paroxysmes de l’affrontement entre Elisabetta et Roberto au I, ni ceux de la scène du tribunal au II. Cette sorte de vide est heureusement comblé par l’admirable travail scénique de David McVicar qui offre une direction d’acteurs aussi millimétrée qu’extrêmement efficace aux principaux protagonistes. L’immense décor unique représente une salle d’apparat, particulièrement sombre et austère malgré son faste, où apparaîtra – en début et en fin de soirée – le tombeau d’Elizabeth. Avec une touche volontairement morbide (les deux statues-squelettes qui trônent au milieu du dispositif scénique...), le metteur en scène écossais parvient à restituer à la fois toute la rigueur de la cour anglaise de l’époque, et à donner aux solistes la possibilité d’exprimer l’ampleur de leurs conflits psychologiques…

De la belle ouvrage, que – si tout va bien – l’on pourra revoir in loco en septembre, la production y étant reprise avec Angela Meade dans le rôle d’Elisabetta !

Emmanuel Andrieu

Roberto Devereux de Gaetano Donizetti (en streaming) sur le site du Metropolitan Opera – disponible gratuitement (pour une durée de 24h) à partir du 29 avril à 19h30 (heure de New York, et le 30 à 1h30 du matin, heure de Paris) dans le cadre des Nightly Met Opera Streams, puis de manière payante via l'offre Met on Demand.

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