Streaming : des Capuleti absurdes à l'Opernhaus Zürich

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I Capuleti ed i Montecchi contient des mélodies magnifiques, nous en convenons fort bien. Mais la dramaturgie de l’ouvrage laisse souvent à désirer, la tâche du metteur en scène n’en étant que plus difficile. A l’Opéra de Zurich en juin 2015, dans une production que l’on peut voir en ce moment sur Mezzo (jusqu’au 19 février), Christof Loy réinterprète à sa sauce l’histoire de Giuletta. Cette dernière a été abusée par son père étant enfant et, syndrome de Stockholm oblige, ne peut donc quitter le domicile familial et s’éloigner de son violeur pour s’enfuir avec Roméo. C’est non seulement tiré par les cheveux, mais surtout un peu maigre comme postulat sur lequel faire reposer tout un spectacle. Cela dit, deux autres idées viennent émailler la soirée : celle de rajouter un éphèbe éfféminé omniprésent sur scène quand les deux amants s'y trouvent (il leur tend lui-même le fatal poison…), et celle de multiplier les scènes de tueries qui finissent par joncher le plateau de cadavres au fur et à mesure du spectacle. Il est vrai que l’époque retenue ici, celle de l’Italie fasciste (ce que souligne les décors et le costumes de Christian Schmidt), n’en était pas avare, mais là aussi, quel est le lien avec le livret de Felice Romani ? Las, la direction de Fabio Luisi, à l’image de la mise en scène, n’est que bruit et fureur, et le chef italien s'abandonne par trop souvent à des tutti disproportionnés par rapport aux exigences de la délicate partition de Vincenzo Bellini...

Par bonheur, la distribution vocale, de haute volée, sauve le spectacle. Joyce DiDonato compose un Romeo aussi beau que crédible dans le travesti, comme dans l’autorité du jeu. Impeccable de perfection technique, sans forcer dans les graves, avec l’attaque franche et parfaitement juste de l’aigu, aussi à l’aise dans l’action que dans les scènes d’émotion, où elle touche profondément. Une prestation de premier ordre, et un rôle dans lequel la mezzo étasunienne n’a que peu de rivales aujourd’hui… Face à elle, la toute jeune soprano ukrainienne Olga Kulchynska (qui a fait son chemin depuis) est une révélation en Giuletta. Issue de la troupe du Bolchoï, elle affiche une éblouissante palette de nuances. Phrasé, legato, vocalisation, et une voix plus corsée que de coutume pour cet emploi : tout est là !
De son côté, en troupe dans la maison suisse à cette époque, Benjamin Bernheim campe un impressionnant Tebaldo, avec son émission haute et son port altier, tandis que les deux voix graves déçoivent – Alexei Botnarciuc, Capelio à la voix chevrotante et Roberto Lorenzi, Lorenzo au style peu belcantiste.

Emmanuel Andrieu

I Capuleti ed i Montecchi de Bellini à l’Opéra de Zurich – sur Mezzo jusqu’au 19 février 2021

Crédit photographique © Monika Ritterhaus

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