Robert Carsen signe un Don Carlo très noir à l'Opéra National du Rhin

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Parmi les très nombreux opéras qui ont pour cadre l’Espagne, Don Carlo est sans doute l’un des plus représentatifs. Grâce au livret de François-Joseph Méry et Camille du Locle, inspiré de la tragédie de Schiller (1787), Giuseppe Verdi brosse un portrait saisissant de la monarchie ibérique au temps de l’Inquisition. Dans cette œuvre riche et dense, le souci de crédibilité historique est tellement poussé que le récit possède une clarté et une lisibilité bien souvent absentes des autres ouvrages du compositeur (hors ceux s’inspirant de Shakespeare). Derrière les personnages de Don Carlo se profile, en permanence, l’Espagne de l’âge d’or, ses conflits politiques et sociaux, sa soif de domination et ses dictatures.

Pour l’évoquer, Robert Carsen et son scénographe Radu Boruzescu ont imaginé un dispositif scénique unique d’un grand effet visuel : un parallélépipède noir strié qui réfléchit la lumière comme le font les tableaux de Pierre Soulages. Ses parois coulissantes ouvrent ou restreignent judicieusement l’espace scénique, pour cacher ou pour montrer, mais le plus souvent pour corseter ou étouffer, transformant à vue la scène en un huis clos oppressant. De même, les somptueux costumes - qui prennent toutes les teintes de noir possibles - conçus par Petra Reinhardt - semblent empêcher et contraindre les personnages plus que les vêtir. Dans ce sombre espace, aussi sévère et hostile que les murs de l’Escurial, le metteur en scène canadien nous propose une austère tragédie en noir. Il faut toute la subtilité d’un très grand directeur d’acteurs pour faire accepter une absence aussi radicale de stimuli visuels. Cette virtuosité, Carsen la posséde sans le moindre effort. Tout est expressif, aucun geste n’est exagéré : la tendresse et la sobriété des adieux de Carlo et Posa comme la profonde humanité du roi. Nous serons en revanche plus circonspects sur la (re)lecture qu'il fait du livret – comme de l'Histoire – qui voit Posa passer un pacte avec le Grand Inquisiteur : la scène finale nous montre les meurtres successifs de Don Carlo et de Philippe II, tandis que Posa se fait couronner Empereur !...

Surclassant ses partenaires, la formidable soprano sud-africaine Elza van den Heever – déjà chaudement applaudie dans le rôle en début de saison à l'Auditorium de Bordeaux - incarne une éblouissante Elisabeth de Valois. A la fois altière et profondément vulnérable, elle laissera longtemps le souvenir d’un galbe vocal impeccablement classique et d’une grande dignité scénique. La beauté de son timbre, l’ampleur de sa voix et son art des sons filés ont fait chavirer l’auditoire alsacien. Andrea Carè ne démérite pas dans le rôle de Don Carlo, notamment grâce à un timbre de toute beauté. Face à une des parties les plus éprouvantes du répertoire pour un ténor, le chanteur italien brille par sa formidable vaillance, même si des tensions dans l'aigu sont perceptibles ce soir, ainsi que quelques soucis de justesse... (il était par exemple un Pollione tout des plus convaincants au côté de van den Heever l'an passé à Bordeaux).

Comme à son ordinaire, le baryton grec Tassis Christoyannis atteint l'idéal verdien dans le rôle du Marquis de Posa, vocalement superbe et scéniquement investi, avec son legato de contrebasse qui distille un bonheur sans partage. Petite déception, en revanche, pour l'Eboli d'Elena Zhidkova. Si le jeu de l’actrice - maîtresse possessive de Philippe II complètement aveuglée par la passion - électrice et hypnotise de bout en bout, le chant écorche parfois l’oreille. Dans la chanson du voile, la technicienne paraît terriblement handicapée et savonne la vocalise, tandis que dans le non moins célèbre air « O Don fatale », la mezzo russe pense surtout à prodiguer des décibels. De son côté, la basse danoise Stephen Milling donne son juste relief vocal et scénique à Philippe II, face au Grand Inquisiteur du croate Ante Jerkunica, superbe Titurel le mois dernier au Teatro Real de Madrid, mais à court d'aigus ce soir à Strasbourg. Dans le rôle beaucoup moins important du Moine, la troisième basse de la production, le belge Patrick Bolleire, lui vole ainsi la vedette.

En fosse, le chef italien Daniele Callegari réussit à faire des Chœurs de l'Opéra National du Rhin et de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg des protagonistes à part entière du spectacle, notamment dans les passages dérivant directement du grand-opéra.

Emmanuel Andrieu

Don Carlo de Giuseppe Verdi à l'Opéra National du Rhin, jusqu'au 10 juillet 2016

Crédit photographique © Klara Beck

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