Olivier Lepelletier signe un Pays du sourire dramatique au Théâtre de l'Odéon de Marseille

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À la différence de La Veuve joyeuse, qui parle aussi d’un mariage en porte-à-faux, Le Pays du sourire du même Franz Lehar se veut sérieux. Les personnages souffrent : la comtesse Lisa épouse par amour le prince Sou-Chong, mais les différences culturelles et l’obligation de la polygamie ont raison de leur union. Dans sa version française – mouture retenue par le Théâtre de l’Odéon de Marseille et par le talentueux homme de scène Olivier Lepelletier (dont nous avons recueilli un entretien à cette occasion) –, le livret est de ceux où les clichés se bousculent, mais c'était sans compter sur le regard sensible et raffiné du metteur en scène français, à qui l’on doit également les décors, et dont nous avions déjà pu goûter l’élégance et la délicatesse du travail sur cette même scène il y a deux ans avec le premier titre cité.

Tout en sobriété et raffinement, la scénographie offre de biens beaux tableaux, notamment grâce au recours à de nombreuses « ombres chinoises », à commencer par ses frondaisons sombres qui tombent des cintres lors des deux actes chinois, une chine déjà présente à l’acte I par l’entremise d’une magnifique tête de Bouddha doré, délicatement posée sur le piano qui trône au centre du plateau (photo). La proposition scénique déplace d’une dizaine d’années la Vienne de 1910, c’est-à-dire pendant les Années folles (ce qui offre une débauche de magnifiques costumes, un vrai régal pour la rétine), et si elle respecte la Chine traditionnelle des deuxième et troisième actes, elle accentue le caractère mélancolique et dramatique de l’histoire, notamment à travers le personnage de Mi qui ne se résout pas à son destin (à l’inverse de son frère Sou-Chong...), et se poignarde sur les derniers accords.

Le grand air du prince Sou-Chong « Je t’ai donné mon cœur » est digne des plus grandes œuvres du répertoire, et Christophe Berry, qui habite le rôle avec une intensité de plus en plus poignante au fil de l’ouvrage, sait lui faire un sort, de même qu'aux autres airs entêtants de la partition : « Toujours sourire » ou « Dans l’ombre blanche des pommiers en fleurs ». De même Charlotte Despaux, qui incarne une Lisa enceinte au III, rend pleinement justice à l’air « Je veux revoir mon beau pays », avec une largeur de voix qui la destine maintenant à interpréter la Fiordiligi de Cosi, voire la Comtesse des Noces. La jeune Amélie Tatti campe une charmante Mi, et excelle dans ses duos avec le fringant Frédéric Cornille (Gustave), qui donne à son rôle un relief qu’on ne lui accorde pas toujours. Enfin, si Guy Bonfiglio incarne parfaitement l’obstination de l’Oncle Tchang, sa voix bouge désormais plus qu’il ne le faudrait, tandis qu’Antoine Bonelli campe un chef des eunuques folklorique à souhait.

Malgré un Orchestre de l’Odéon composé de seulement dix instrumentistes (et un Chœur Phocéen réduit à une part congrue, mais néanmoins impeccable) pour respecter les distanciations de rigueur, la direction musicale d’Emmanuel Trenque n'en est pas moins passionnée, et s'avère particulièrement attentive aux subtilités harmoniques de la partition de Lehar, et ce dès la vaste Ouverture « pot-pourri » par laquelle débute le concert. La dernière image qui montre tous les artistes (et une partie de l’équipe technique) assis dans la salle ovationnant le spectacle dont ils sont les piliers n’est ni volée ni imméritée, et l’on s’associe d'ailleurs à eux de bon cœur devant notre écran !...

Emmanuel Andrieu

Le Pays du sourire de Franz Lehar sur le site de la Ville de Marseille, en accès gratuit jusqu’au 13 avril 2021.

Crédit photographique © Florent Gauthier

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