Medea au Grand-Théâtre de Genève

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A la version originale française de Médée, ouvrage composé par Luigi Cherubini et créé à Paris en 1797, le Grand-Théâtre de Genève a opté pour l'édition italienne conçue par Zangarini pour le Teatro alla Scala en 1909, ce qui ne manque pas de surprendre en notre temps de vérité archéologique (qui plus est dans un théâtre francophone). C'est donc un retour à la tradition de la « version Callas » - qui avait fasciné aussi Leonie Rysanek, Grace Bumbry ou Montserrat Caballé – que propose actuellement l'institution lyrique romande.

Pour la quatrième mise en scène que nous voyons de Christoph Loy in loco – après Les Vêpres siciliennes, La Donna de lago et Macbeth -, c'est un travail plutôt sage et limpide que le metteur en scène allemand propose, loin de ses relectures iconoclastes typiques du regietheater (comme dans Les Vêpres). A l'instar de son Macbeth, le plateau est entièrement occupé par l'immense et imposant décor lambrissé d'une salle d'apparat (signé Herbert Murauer), qui s'entrouvre parfois pour laisser apparaître un paysage typiquement méditerranéen -  par temps orageux, au crépuscule ou écrasé de chaleur. L'action est transposée de nos jours dans un milieu bourgeois, tous les personnages (plus le chœur) étant vêtus en costumes ou en tailleurs, hors les deux enfants de Médée et Jason qui déboulent sur scène en skateboard. Comme généralement avec Loy, la direction d'acteurs est particulièrement bien réglée, jusqu'au mouvement de panique générale qui règne sur scène dans le tableau final, suite à l'effroyable incendie provoqué par Médée.

Montée à l'intention de Jennifer Larmore - qui avait incarné une remarquable Lady Macbeth ici même il y a deux saisons -, la production a payé de malchance avec le forfait de la mezzo américaine quelques jours avant la première pour raisons de santé. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que le Grand-Théâtre a eu la main heureuse en dénichant une perle rare en la personne d'Alexandra Deshorties, qui avait déjà interprété le rôle au festival de Glimmerglass en 2011. La  soprano franco-canadienne en propose une incarnation saisissante et s'inscrit d'emblée dans la ligne directe de la Divine, dont elle a l'énergie irrépressible, la volonté constante d'engagement, l'endurance aussi exigée par cette tessiture meurtrière. De la rage à la douleur, du doute à la résignation, de l'amour à la résignation, chaque facette du personnage ressort avec une acuité exceptionnelle et un intense pouvoir d'émotion : son interprétation se résume en un irrésistible crescendo, jusqu'à un tableau final littéralement impressionnant d'autorité. 

Le ténor italien Andrea Carè lui fait un Jason d'un superbe accompagnement, surtout pour un beau timbre héroïque dans un personnage un peu bridé et maladroit. Glauce n'est guère mieux lotie et il est difficile d'en faire une rivale plausible de Médée. Grazia Doronzio chante son grand air du I avec beaucoup de douceur - la douceur étant la meilleure arme dont Glauce dispose – puis glisse gentiment vers l'oubli. Neris, en revanche, est un personnage fort et sympathique, à qui est réservé le plus bel air – et accessoirement le seul moment de répit - de la partition, le sublime « Solo un pianto ». Il trouve dans les moyens de la magnifique contralto italienne Sara Mingardo une interprète d'exception : voix riche, timbre mordoré, chant d'une douceur poignante et maternelle. Enfin, le baryton canadien Daniel Okulitch manque de graves et d'une diction suffisamment châtiée de la langue de Dante pour rendre pleinement justice au personnage de Creonte.

Visiblement amoureux de cette musique, le chef slovène Marko Letonja – directeur musical de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg – obtient de celui de la Suisse Romande de belles sonorités et des phrasés raffinés, mettant bien en évidence les traits saillants de la superbe partition de Cherubini.

Bref, voilà bien longtemps qu'on avait assisté à un spectacle d'une telle qualité générale au Grand-Théâtre !

Emmanuel Andrieu

Medea de Luigi Cherubini au Grand-Théâtre de Genève, jusqu'au 24 avril 2015

Crédit photographique © Wilfried Hösl

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