L'opéra de Bordeaux redonne vie au Démon d'Anton Rubinstein

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Le Démon du compositeur (et pianiste virtuose) russe Anton Rubinstein, jadis célébré au disque par l’immense Fiodor Chaliapine et plus proche de nous par le regretté Dmitri Hvorostovsky, remporta à sa création en 1875 à Saint-Pétersbourg un immense succès, qui se prolongea jusqu’à la Première guerre mondiale au point d’être plus souvent représenté qu’Eugène Onéguine dans les théâtres de Russie ! Basé sur un poème de Mikhaïl Lermontov, le livret de Pavel Viskovatov tient à la fois de Faust et du Vaisseau fantôme, avec son protagoniste cherchant la rédemption dans l’amour d’une femme, la Princesse Tamara. Le Démon étant responsable de la mort de son fiancé (le Prince Sinodal), l’Ange est inévitablement conduit à ne pas l’aider dans sa quête, et aide la malheureuse à se réfugier dans un couvent où elle meurt en état de grâce. Impuissant, l’esprit du mal est chassé par une cohorte d’anges... Quant à la musique, elle est de caractère essentiellement épique : elle ne raconte pas, elle dépeint, et il est ainsi difficile de considérer comme un vrai drame lyrique un ouvrage qui prend l’allure d’une suite de tableaux musicaux... aux sortilèges délicieusement désuets.


Le Démon, Opéra de Bordeaux ; © Eric Bouloumié

Le Démon, Opéra de Bordeaux © Eric Bouloumié

Créée au Théâtre Hélikon de Moscou dont le metteur en scène du spectacle Dmitry Bertman assure la destinée depuis 1990, cette coproduction entre le Staatstheater Nürnberg et le Gran Teatre del Liceu de Barclelone atteint les bords de la Garonne, au sublime Grand-Théâtre de Bordeaux. Avec son décorateur Hartmut Schörghofer qui signe également les costumes, ils ont imaginé une grande ellipse boisée, au fond de laquelle se trouve une immense sphère qui se transforme tour à tour, par le jeu d’images vidéo, en vortex, œil, globe terrestre ou encore vitrail coloré (dans la scène de transfiguration finale…). Si le ballet est supprimé, quatre hommes-loups accompagnent le Démon dans ses œuvres maléfiques, et apportent du mouvement dans un spectacle où la monumentalité du décor empêche le chœur de se mouvoir avec aisance. La direction d’acteurs manque toutefois d’inspiration, notamment dans le long duo du III, entre le Démon et Tamara, où aurait pu être (enfin) explicitées les réelles motivations de l’héroïne…

Après avoir dû laissé la place à Aleksei Isaev pour raison de santé pour les deux premières représentations, c’est dans une forme éblouissante que nous revient la basse française Nicolas Cavallier, que l’on sait particulièrement convaincant dans les rôles diaboliques, comme dans Les Contes d’Hoffmann (rôle de Méphisto) ici-même en ouverture de saison, ou Faust (même rôle) à Saint-Etienne il y a deux ans. Il incarne ici un Démon d’une impressionnante noirceur, qui n’exclut ni la souplesse séductrice, ni la sensualité d’accents. Il récolte un triomphe personnel amplement mérité au moment des saluts. Superbe Marie (Die Tote stadt) dans le théâtre voisin du Capitole de Toulouse la saison dernière, la soprano russe Evgenia Muraveva impressionne à nouveau dans le long et difficile rôle de la Princesse Tamara. Avec son timbre chaleureux, remarquable de plénitude et de souplesse mêlées, elle passe la rampe avec facilité de tous les écueils de sa partie, et parvient au bout de la soirée sans jamais trahir aucune trace d’effort. Chanteur d’une remarquable ampleur vocale, le ténor russe Alexey Dolgov (Prince Sinodal) crée presque la sensation dans le grand tableau précédant sa mort : sa voix charnue, à l’aigu facile, peut ainsi prétendre rivaliser avec son homonyme (et compatriote) Oleg Dolgov, que l’on retrouvera dans La Dame de pique (rôle de Hermann) à la fin du mois à l’Opéra de Nice. Dévolu d’habitude à une mezzo, le rôle de l’Ange est ici confié au contre-ténor étasunien Ray Chenez, et ce que l’on perd en volume sonore, malgré un timbre chatoyant et précis, on le gagne en troublante ambiguïté scénique. Révélé à nous pas plus tard que le mois dernier au New Year Gstaad Festival, la magnifique basse grecque Alexandros Stavrakakis (Prince Goudal) renouvelle notre enthousiasme, faisant étalage d’une voix de basse d’une saisissante vérité dramatique. Last but not least, les rôles de la Nourrice (Svetlana Lifar), du Serviteur (Luc Bertin-Hugault) et du Messager (Paul Gaugler) sont ici admirablement servis.

Enfin, voir et entendre diriger cette partition par Paul Daniel est un vrai bonheur, tant il défend avec ardeur et amour cette musique. Il conduit en effet l’ouvrage avec une passion scrupuleuse, attentif aux équilibres dynamiques et sonores, et dans des tempi justes, quoique parfois un peu trop rapides, emporté par sa propre fougue. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine se montre coloré jusqu’à en paraître bigarré, ajoutant ainsi quelques contrastes dramatiques bienvenus dans ces longs tableaux où le temps semble suspendre son vol. De leur côté, les chœurs conjugués des Opéras de Bordeaux et de Limoges se régalent dans des scènes spectaculaires où leurs pianissimi impalpables alternent avec des cris d’une sauvagerie savamment dosée.

Au bilan, comment ne pas être satisfait d’avoir découvert à la scène un ouvrage servi par des interprètes convaincus et talentueux et qui, pour nos amis russes, doit tenir la place qu’occupe chez nous les opéras de Massenet ?

Andrieu Emmanuel

Le Démon d’Anton Rubinstein au Grand-Théâtre de Bordeaux, jusqu’au 9 février 2020

Crédit photographique © Eric Bouloumié

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