Lawrence Brownlee et Zuzana Markova enflamment Liège dans Les Puritains

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Concernant Les Puritains, on pourrait commencer par retenir trois choses. C’est le dernier opéra d’un Vincenzo Bellini à la destinée mozartienne : il meurt à trente-quatre ans, en 1835. C’est un ouvrage célèbre et célébré pour la virtuosité qu’il exige de son quatuor d’interprètes. Enfin, si son titre renvoie au conflit qui oppose - au XVIIe siècle en Angleterre - les partisans de Cromwell à ceux des Stuarts, son intrigue en fait peu de cas : elle est essentiellement basée sur des rivalités amoureuses, des sentiments de trahison, et une folie qui en est consécutive : éminemment lyrique donc…

La nouvelle mise en scène qu’en propose Vincent Boussard à l’Opéra Royal de Wallonie (en coproduction avec la Frankfurt Oper où elle a été étrennée en décembre dernier) - avec son vaste bâtiment aux deux galeries superposées entourant un espace ouvert - propose une scénographie (conçue par Johannes Leiacker) qui favorise la rencontre obligée des protagonistes, et les place sous des regards constants (ceux du chœur - parfait de bout en bout - qui occupe les galeries). L’idée n’est pas forcément mauvaise, mais pourquoi ce voile qui sépare le plateau de la salle, quand on se rend finalement compte qu’il ne sert de support qu’à quelques projections sans grand intérêt (un papillon qui se déploie, des gouttes d’eau qui ruissellent, une éruption volcanique…) ? Pourquoi surtout ce piano, au milieu du plateau et dont le couvercle s’envole, idée qu’il avait déjà utilisée pour sa mise en scène des Pêcheurs de Perles à Strasbourg en 2013? Après Bizet au piano, c’est le souvenir de Bellini qu’il semble vouloir évoquer ici (la première projection du spectacle laisse entrevoir la tombe du musicien au Père Lachaise…), plutôt que de s'intéresser à l’intrigue imaginée par le librettiste, le Comte Carlo Pepoli. Pourquoi également ce personnage-muet (la mort qui rôde ?...), dont les allers-retours plus ou moins chorégraphiés distraient et finissent par lasser ? Ajoutons, enfin, que la direction d’acteurs manque de la tension qu’aurait pu justement lui conférer ce huis-clos.


Zuzana Markova (Elvira) ; © Opéra Royal de Wallonie

Lawrence Brownlee (Arturo) et Zuzana Markova (Elvira) ;
© Opéra Royal de Wallonie

La distribution réunie par Mazzonis souffle le chaud et le froid tant deux des artistes du quatuor brillent au firmament de l’art lyrique, quand les deux autres sont à peine dignes de se produire dans un théâtre de sous-préfecture. Après Anna Bolena (à Marseille), Lucia (à Avignon) et Violetta (à Marseille), c'est avec Elvira que la soprano tchèque Zuzana Markova se fait brillamment remarquer. De fait, elle se sort formidablement bien de l’impossible scène de la folie « O rendetemi la speme » en se jouant des difficultés dans l’aigu de ce morceau, offrant à entendre un vrai feu d’artifice virtuose. La voix ne possède certes pas un volume exceptionnel mais, dans le cadre d’un théâtre comme celui de Liège, elle parvient aisément à concilier agilité vocale (certains amateurs auront même remarqué les quelques variations empruntées à Beverly Sills...) et intensivité expressive du mot, auxquelles il faut ajouter, comme qualités, un legato parfait, un incroyable souffle et des notes filées de toute beauté, comme dans le « Vien, diletto ». Pour le rôle d’Arturo, il n’y a guère aujourd’hui que Lawrence Brownlee (aux côtés de Javier Camarena bien sûr…) pour offrir une telle qualité de chant dans cette partie. À la vue des exigences de la partition retenue par la cheffe d’orchestre, on aurait pu penser qu'il ne sortirait pas indemne d’une représentation excédant les trois heures trente, surtout qu’il termine par le redoutable air « Credeasi misera ». A quarante-six ans, et après dix ans de fréquentation du rôle, le ténor américain continue de subjuguer, n’esquivant aucun suraigu, tous émis avec une franchise et un engagement qui forcent l’admiration : Ut dièse, contre- et même le célèbre contre-Fa (généralement esquivé, même par Camarena..) sont donnés ici en voix mixte, voire à pleine voix. La soirée durant, c’est un chant à fleur de mots qu’il livre, à chaque instant soucieux de cantabile et de sons filés, qui lui valent un triomphe mérité au moment des saluts. Las, c’est à des antipodes que se situe le Riccardo de Mario Cassi qui - avec ses perpétuels problèmes de justesse, de soutien, de ligne et d’intonation - génère une prestation d’un malcanto assoluto, tandis que son compatriote Luca Dall’Amico (en remplaçement de l'excellent Marco Spotti) ne vaut guère mieux en Giorgio, avec sa voix charbonneuse et fruste, complètement étrangère au style belcantiste. Moins pire que d’habitude, Alexise Yerna campe une Enrichetta volontaire, mais le timbre demeure toujours aussi rêche. Les comprimari - Zeno Popescu (Bruno) et Alexeï Gorbatchev (Gualtiero) - n’ont ainsi pas de mal à donner plus de satisfaction.

Par bonheur, on remonte de plusieurs crans avec l’éblouissante direction de Speranza Scappucci, dont le premier mérite est d’avoir voulu donner la sublime partition de Bellini dans son intégralité (soit une trentaine de minutes de musique supplémentaire), réintégrant des pages telles que le superbe trio « Se il destino a te m’invola », ou un duo entre Elvira et Arturo à la fin du III (« Da quel dì io ti mirai »), mais aussi toutes les reprises des cabalettes systématiquement coupées d'habitude… Directrice musicale de la phalange wallonne depuis 2017, louons une nouvelle fois le magnifique travail effectué par la cheffe italienne, qui donne ici une lecture vive, aérienne, et très souple dans l’accompagnement des chanteurs. Les articulations et les dynamiques ont été étudiées avec le plus grand soin, faisant fi de toute vulgarité, avec notamment des cordes tout simplement somptueuses. Un grand bravo à elle et aux deux étoiles qui ont illuminé cette soirée liégeoise!

Emmanuel Andrieu

I Puritani de Vincenzo Bellini à l’Opéra Royal de Wallonie, jusqu’au 28 juin 2019

Crédit photographique © Opéra Royal de Wallonie

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