La soprano française France Dariz ovationnée dans Turandot au Festival de Macerata

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Le Festival de Macerata compte parmi les principales manifestations lyriques estivales en Italie, aux côtés des célèbres festivals de Pesaro, des Arènes de Vérone, de Torre del Lago ou encore de Martina Franca. C’est en 1921 que l’on décida d’ouvrir à l’opéra le Sferisterio de Macerata, petite ville des Marches près d’Ancône, un lieu en tous points unique, construit dans les années 1820 pour servir à des manifestations sportives, et doté d’une acoustique exceptionnelle pour un théâtre de plein air de plus de 2500 places. On y joua d’abord Aïda, puis Gioconda en 1922, avant un silence qui dura jusqu’à l’été 1967, point de départ d’une aventure qui n’a plus connu d’interruption. Chaque année, Francesco Micheli, le directeur artistique du festival, choisit un thème, et c’est celui de « L’Orient » qui a été retenu pour cette 53e édition, thème décliné cette année en trois titres du répertoire : Turandot, Aïda et Madama Butterfly.

Turandot semblait payer de malchance après la malencontreuse chute (dans les rues escarpées de Macerata) de la soprano suédoise Iréne Theorin qui devait interpréter le rôle-titre (dans lequel nous l'avons entendue au festival de Peralada l’été dernier). C’est donc sa doublure qui a pris la relève… et quelle relève… d’autant plus réjouissante que France Dariz - à qui finalement échoit le rôle - est française ! Encore une grande voix hexagonale qui ne trouve pas sa place dans sa patrie d’origine (nous n’en avions tout simplement jamais entendu parler…), et qui fait carrière en interprétant les grands rôles verdiens (Abigaille, Lady Macbeth, Aïda) - mais aussi wagnériens (Isolde, Sieglinde, Senta) ! - à l’étranger. De fait, la jeune et plus que prometteuse soprano française (Catherine Hunold avait donc une « rivale » cachée !) affronte ce personnage hors-norme avec la fierté et l’arrogance des grands sopranos wagnériens. Son chant s’aventure jusqu’aux frontières les plus extrêmes, sans jamais rien perdre en termes de flexibilité, de sensibilité ni ne souplesse, et c’est de manière entièrement légitime que le public lui fait un triomphe au moment des saluts. Dernier motif de fierté, France Dariz assurera au final toutes les représentations, alors... Cocorico !

Autre bonheur vocal, le Calaf maintenant bien connu du ténor coréen Rudy Park, que nous avons eu l’occasion d’entendre d’abord à l’Opéra national de Lorraine, puis à l’Opéra national Montpellier Occitanie. Dans le vaste amphithéâtre de plein air, la voix n’en paraît que plus surhumaine, « surpuissante dans l’aigu et sonore dans le grave », comme nous l’écrivions dans notre recension montpelliéraine, mais qui sait aussi, quand la partition l’exige, se plier à la nuance. Lui aussi soulève l’enthousiasme du public, notamment après un « Nessun dorma » d’anthologie ! De son côté, la jeune Davinia Rodriguez incarne Liù avec un timbre plus corsé que ce que l’on entend habituellement dans le rôle. La soprano espagnole séduit par la rondeur de l’accent et par la sensibilité de la palette de couleurs, et finit de convaincre par une musicalité sans faille et un subtil jeu de clairs-obscurs. Le timbre ample du baryton italien Alessandro Spina confère à Timur un relief inhabituellement accusé, tandis que Stefano Pisani (Altoum) - avec une voix claire et saine - nous évite la traditionnelle caricature du vieil empereur à l’instrument fatigué. Quant au trio Ping-Pang-Pong (Andrea Porta, Gregory Bonfattti & Marcello Nardis), il assure tout ce qu’il faut de cocasserie et de connivence joyeuse à leur impayable numéro. Dommage, dans ces conditions, que l’instrument très instable de Nicola Ebau (Le Mandarin) vienne tirer vers le bas l’excellence de la distribution vocale.

Nous avouerons n’avoir pas été vraiment emballé non plus par la proposition scénique confiée à Stefano Ricci, qui écarte ici toute référence à la Chine millénaire pour aborder l’ouvrage sous un angle psychanalytique : Turandot est ici une femme de notre temps qui a peur de grandir et se réfugie donc dans un monde de rêves et de chimères. De grandes vitrines lui servent d’espace mental, et accueillent ses peurs les plus profondes. Ainsi, après la résolution de la dernière énigme, on la voit patauger dans une énorme flaque de sang qui tapisse le fond d’une de ces boîtes vitrées (photo) : il faut y voir le sang qui sera généré par le premier rapport charnel, et donc l’humanité naissante de la princesse de glace. Sans être aussi gore (et gratuite), la mise en scène de l’homme de théâtre italien trouve ainsi quelque parenté avec celle de Calixto Bieito vue au Capitole de Toulouse il y a deux ans. Enfin, inutile de rechercher dans la direction musicale de Pier Giorgio Morandi la finesse et la transparence. A la tête de l'excellent Orchestre Philharmonique des Marches, le chef italien exalte au contraire les dissonances, le fracas des cuivres, bref les aspects les plus grandioses de la partition… pour le plus grand bonheur des spectateurs.

Emmanuel Andrieu

Turandot de Giacomo Puccini au Sferisterio de Macerata, jusqu’au 13 août 2017

Crédit photographique © Alfredo Tabocchini

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