La Cenerentola de Jérôme Savary fait escale à l'Opéra de Tours

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Quel bonheur de retrouver, au Grand-Théâtre de Tours, la production de La Cenerentola qu'avait imaginé Jérôme Savary – il y a plus de vingt ans – pour le Grand-Théâtre de Genève, avant qu'elle n'investisse de nombreuses autres scènes de théâtres, dont plusieurs fois le Palais Garnier. Le regretté homme de théâtre français n'avait voulu retenir, avec ce spectacle, que le seul aspect « opéra bouffe » de cette comédie douce amère de Gioacchino Rossini. Car tout vise à susciter le rire dans cette production hilarante, reprise ici par Frédérique Lombart, grâce notamment à une robotisation systématique des gestes des courtisans et des méchantes sœurs d'Angelina, qui les transforment en innocents demeurés mentaux et en pantins désarticulés. La précision des déplacements scéniques apparente ce spectacle à une pantomime d'une éblouissante perfection, oubliant cependant de souligner les situations plus mélodramatiques de cette partition tendant vers l'opéra semi seria. Mentionnons les superbes décors d'Ezio Toffolutti, et ses grandes perspectives architecturales peintes avec légèreté sur un fin voile que font chatoyer les éclairages d'un raffinement extrême d'Alain Poisson...

La soprano catalane Carol Garcia conquiert l'auditoire tourangeau dès son premier « Una volta... », avec un timbre corsé, délicatement flexible dans l'aigu, des vocalises impeccablement exécutées, mais aussi une tendance à engorger l'émission dans la recherche de sonorités sombres et sensuelles. Côté jeu, elle donne du rôle une interprétation dépouillée des stéréotypes habituels, pleine de douceur et de mélancolie, et fait d'Angelina une véritable héroïne romantique. Son Prince (Don Ramiro) est campé par le ténor argentin Manuel Nunez-Camelino, qui offre une voix claire et à l'aigu facile, sans posséder toutefois la même agilité que sa partenaire. Mais l'intérêt ne se concentre pas seulement sur les protagonistes, car c'est bien sur l'ensemble de la distribution qui concourt à faire de cette soirée un moment d'exception. Frank Leguérinel sait donner de l'aplomb, voire une certaine noblesse gracieuse, à Don Magnifico ; avec son physique plutôt  longiligne, son agilité et son sens de la mesure dans la caricature, il brosse un portrait plus inquiétant que de coutume de ce vieil avare révoltant. Chloé Chaume en Clorinda et Valentine Lemercier en Tisbe se démènent comme de belles diablesses, le miracle étant qu'elles parviennent encore à chanter juste et sans trace d'effort apparent, alors qu'on réclame d'elles moult cabrioles ! Dans le rôle de Dandini, Philippe Estèphe – déjà positivement remarqué le mois dernier à Saint-Etienne dans L'Italienne à Alger – retient encore plus l'attention cette fois. En plus d'être excellent comédien, le jeune baryton français possède déjà une technique aguerrie (ligne de chant superbement conduite et vocalisation impeccable), et une voix d'un grain magnifique, étonnamment puissante et bien projetée, au point qu'on rêve déjà de l'entendre dans les opere serie du Maître de Pesaro. Autant de qualités qui nous permettent de lui prédire une belle carrière, et nous suivrons en tout cas avec attention ce jeune espoir du chant français. Nous serons, en revanche, moins élogieux quant à la prestation de la basse d'origine arménienne Sévag Tachdjian (Alidoro) qui se débat comme il peut avec les vocalises et les aigus qui incombent à sa partie.

Dans la fosse, l'Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours fait mousser les mélodies rossiniennes avec un entrain communicatif ; les ensembles, gais jusqu'à l'exubérance la plus folle, ne sombre pourtant pas dans l'à-peu-près grâce à la direction énergique d'un Dominique Trottein qui ne perd jamais de vue les proportions musicales savamment calculées de chacune des scènes. De son côté, le Chœur d'hommes de l'Opéra de Tours - très bien préparé par Inaki Encina - s'illustre également dans un ouvrage où il constitue un personnage à part entière. 

Emmanuel Andrieu

La Cenerentola de Gioacchino Rossini au Grand-Théâtre de Tours, le 24 janvier 2016

Crédit photographique © françois Berthon

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