Une Italienne à Alger plébiscitée à l'Opéra de Saint-Etienne

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Plutôt qu'une opérette de Jacques Offenbach – option largement retenue dans nos théâtres hexagonaux pour les fêtes de fin d'année -, l'Opéra de Saint-Etienne a opté lui pour un Dramma giocoso de Gioacchino Rossini, la drôlatique Italienne à Alger. Signataire d’une mémorable production du Voyage à Reims (du même compositeur), le metteur en scène italien Nicola Berloffa – qui possède à point le sens de l'image et du spectacle - s'attache à une certaine fidélité au livret signé par Angelo Anelli. Il le traite ainsi à la manière d’une « turquerie », avec quelques références appuyés au monde musulman d’aujourd’hui : pour leur air d’entrée, les eunuques (très efféminés) surgissent affublés de burqas et de lunettes noires, qui les cachent intégralement. Mais Isabella fait bientôt irruption dans l’univers du sérail, avec ses atours parisiens des années folles (très beaux costumes imaginés par Berloffa lui-même), et chamboule la douceur de vivre à l’orientale, en menant bientôt par le bout du nez un Mustafà, qui passe du statut de tyran à celui d'agneau, captivé par cette diablesse d'Isabella. Il faut mentionner le superbe et impressionnant décor tripartite, conçu par Rifail Ajdarpasic, posé sur une tournette, montrant tour à tour le cabinet de travail du Bey, orné de têtes d'animaux (dont un requin tout droit sorti des Dents de la mer !), l'espace du harem composé de magnifiques moucharabiehs, ou encore la cuisine du Sultan, où Lindoro a été affecté, sous la vigilance musclée de deux gardes. Bref, la production fait mouche qui, de bout en bout, tapageuse ou guillerette, virtuose et enlevée, décroche le rire et les bravos des spectateurs, lui procurant une euphorie bienvenue en ces temps emplis d'anxiété.   

La mezzo française Aude Extrémo - belle Dalila en octobre dernier à l'Opéra de Bordeaux - se montre superbe actrice... même si elle n'a pas tout à fait l'abattage d'une Marie-Nicole Lemieux, incontournable dans ce rôle à l'heure actuelle. Si les graves sont parfois écrasés, le medium est lui charnu et les aigus triomphants, pour ne pas dire glorieux. Elle prend par ailleurs de l'assurance au fil de la représentation, avec un « Per lui che adoro », au second acte, fort bien chanté. Déjà particulièrement apprécié in loco dans le rôle du Comte Almaviva (Il Barbiere di Siviglia) - et plus récemment à l'Opéra de Marseille dans un rossini serio (Moïse et Pharaon) -, le jeune tenore di grazia français Philippe Talbot impose un Lindoro franc et fluide, capable de soutenir sans peine les nombreux suraigus qui émaillent sa partie. Il confère également beaucoup de charme et de relief à son personnage.

La basse chilienne Ricardo Seguel, doué en moyens scéniques naturels, possède à la fois le style et l'abattage qui conviennent au personnage de Mustafà, même si l'on aurait peut-être souhaité une émission plus insolente pour remplir entièrement le cahier des charges. De son côté, Philippe Estèphe campe un Taddeo incisif et spontané, quand les seconds rôles s'avèrent tous solides, avec néanmoins une mention pour la Zulma de Svetlana Lifar, grimée ici en africaine.

Dernière satisfaction de la soirée – et pas des moindres – la direction du chef italien Giuseppe Grazioli qui, à la tête d'un Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire très bien disposé, sait en obtenir une cohésion et une plénitude de son remarquables, sachant également restituer le chatoiement, la couleur et la vibration propres à la partition du Cygne de Pesaro. Ce sont des applaudissements aussi nourris que mérités que le public stéphanois réserve, au moment des saluts, à l'ensemble de l'équipe artistique.

Emmanuel Andrieu

L'Italiana in Algeri de Gioacchino Rossini à l'Opéra de Saint-Etienne, le 29 décembre 2015

Crédit photographique © Jurine Chaly

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