Ildar Abdrazakov, grandiose Roi des Huns au Liceu de Barcelone

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Créé à La Fenice de Venise en 1846, Attila est basé sur un Livret de Temistocle Solera, d’après la tragédie homonyme de Zacharias Werner, qui serait aujourd’hui bien oublié si Mme de Staël n’en avait fait état dans son volumineux De l’Allemagne… Sur un fond d’approximative vérité historique, l’intrigue met en scène – en un Prologue et trois actes -, la marche sur Rome du « Fléau de Dieu » et son assassinat la nuit de ses noces. Parmi les ouvrages de jeunesse de Giuseppe Verdi, Attila est à la fois un des plus intéressants et des plus difficiles à programmer : sans même parler de la mise en scène, il est nécessaire de réunir quatre chanteurs de premier ordre et un chef capable de fusionner l’élan rude, voire sommaire, typique des « Années de galère » du compositeur, et l’évidente recherche instrumentale dont témoigne la partition. Le Gran Teatre del Liceu de Barcelone a circonvenu le premier écueil en proposant l’ouvrage sous format concertant, et pour le reste... il a eu la main particulièrement heureuse !

Pour commencer, on a pu à nouveau constater – après son incarnation du rôle-titre à l’Opéra de Monte-Carlo il y a tout juste deux ans – que la basse russe IIdar Abdrazakov est certainement le meilleur Attila du moment : il possède l’autorité vocale comme scénique du Roi des Huns, et c’est merveille d’entendre comment la voix s’épanouit dans un médium rond et onctueux, sans rien perdre de sa substance et de son volume quand elle monte dans l’aigu. On admire également l’incroyable diversité de son chant : l’amour, la fierté, la brutalité, le dépit sont autant de moments du rôle qui trouvent en Abdrazakov un interprète capable d’insuffler les mille détails qui donnent soudain un relief à la musique, autant qu’à la psychologie du personnage. Son Attila émeut au même titre que les grandes figures tragiques de la maturité : on ne saurait écrire meilleur éloge…

A ses côtés, les comprimari ne déméritent pas, à commencer par l’Odabella tout feu tout flamme d’Anna Pirozzi. La soprano napolitaine – ardente Abigaille (Nabucco) à l’Opéra de Monte-Carlo en 2016 – offre à l’héroïne toute l’allure et le panache qu’elle requiert, et surmonte sans encombre toutes les difficultés de ce rôle de grand soprano dramatique colorature. Elle réussit également le pari de forts beaux moments élégiaques, avec notamment de superbes pianissimi, assez inattendus de la part d’une voix aussi percutante. A la différence de ses consœurs à la typologie vocale comparable, Pirozzi sait phraser et conduire son chant avec un superbe sens musical ! De son côté, le baryton russe Vasily Ladyuk fait d’Ezio un personnage complexe, comme tiraillé entre son respect pour le grand chef de guerre qu’il côtoie et sa fierté de romain. Quant au chant, il se pare constamment de belles couleurs sombres, toujours fort bien maîtrisé. Le timbre du ténor catalan Josep Bros est d’une pétulance toute juvénile, auquel il ajoute – comme qualités – l’art de la coloration et le goût de la demi-teinte. Il respecte par ailleurs toutes les contraintes du ténor verdien à ses débuts, avec ce que cela suppose d’énergie communicative. Enfin, Josep Fado (Uldino) et vo Stanchev (Leone) complètent parfaitement l’affiche, aux côtés d’un Chœur du Gran Teatre del Liceu digne des plus vifs éloges.

Last but not least, il faut saluer la direction de grande classe de la cheffe italienne Speranza Scappucci, entendue dernièrement dans Carmen à l’Opéra Royal de Wallonie (maison dont elle est la directrice musicale) : son Verdi est jeune, ardent, toujours très contrôlé dans ses épanchements. Elle sait par ailleurs – à la tête d’un admirable Orchestre du Gran Teatre del Liceu – exalter les subtilités d’une partition trop souvent décriée, sans en gommer l’efficacité théâtrale.

Grâce à cette formidable équipe d’artistes, preuve a été faite que cet ouvrage de jeunesse de Verdi peut avoir un très grand impact, et les auditeurs catalans n’ont d'ailleurs pas boudé leur plaisir au moment des saluts… loin s’en faut !

Emmanuel Andrieu

Attila de Giuseppe Verdi au Gran Teatre del Liceu de Barcelone, les 6 & 8 avril 2018

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