Das Liebesverbot : un Wagner de jeunesse à l'Opéra National du Rhin

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Peu après le Teatro Real de Madrid, c'est l'Opéra National du Rhin qui redonne sa chance à Das Liebesbervot (La Défense d'aimer), le deuxième opéra composé par Richard Wagner. Même dans les pays germaniques, ce Grosse Komische Oper en deux actes, tiré de Mesure pour Mesure de Shakespeare, créé à Magdebourg en mars 1836, n'est quasiment jamais représenté. C'est un curieux ouvrage où l'on repère à la fois d'excitants échos de Beethoven, Weber, Rossini, Bellini ou Donizetti, et des anticipations des chefs-d'œuvre wagnériens à venir (le recours aux leitmotive, la construction des ensembles, certains motifs mélodiques tel l'Amen de Dresde). Dans le magnifique prélude du deuxième tableau, le plus célèbre motif de Lohengrin est même clairement annoncé, de même, dans la scène suivante, des thèmes de Tannhäuser, le duo entre Lucio et Isabella étant, quant à lui, le brouillon de celui entre Erik et Senta dans Le Vaisseau fantôme.

L'excellent chef allemand Constantin Trinks, qui n'a pas hésité à couper dans le livret et la partition (il reste quand même près de trois heures de musique !), dirige avec une conviction communicative un Orchestre Philharmonique de Strasbourg dans une forme olympique, réussissant l'exploit de respecter l'esthétique de la partition sans la tirer vers un Wagner plus engagé et plus ambitieux.

La suissesse Marion Ammann possède une voix de soprano dramatique (elle chante Senta, Sieglinde, Elektra...) que l'on ne saurait qualifier d'intrinsèquement belle, sauf dans le registre aigu, d'une aisance et d'un rayonnement déconcertants. La soprano polonaise Agnieszka Slawinska lui vole cependant la vedette, grâce à son dernier air - qui n'est pas sans évoquer celui d'Agathe « Und ob die Wolke » du Freischütz – qu'elle délivre avec une délicatesse inouïe, une musicalité sans faille et des aigus éthérés, qui ont fait littéralement fondre le public. Le chanteur britannique Benjamin Hulett apporte à Luzio une irrésistible force de conviction, l'autre ténor, Thomas Blondelle – superbe Erik in loco en 2014 – campant un Claudio extrêmement satisfaisant. De même, le baryton américain Robert Bork est un compétent Friedrich (mais que sa grande scène, dans le style de Weber, nous a paru longue !), les personnages bouffes se détachant avec beaucoup de relief : le baryton Wolgang Bankl hilarant dans son portrait de Brighella, la soprano Hanne Roos (Dorella) plus vraie que nature en vamp nymphomane, ou encore le ténor Andreas Jaeggi, veule et déjanté à souhait dans le rôle de Pontio Pilato.

Quant à la metteure en scène française Mariame Clément – qui nous avait tant déçus, en début saison, avec son Armide de Rossini à l'Opéra de Flandre (mais particulièrement enchantés, ici-même, avec sa Platée de Rameau) –, elle opte ici pour une transposition dans l'univers vaguement contemporain d'une brasserie. « Vaguement » car sans référence précise, avec des personnages qui pourraient aussi bien participer à une fête de la bière aujourd'hui qu'au putsch de 1923 (c’est là l’ambiguïté du Lederhose), les costumes et l'ambiance renvoyant assez largement au siècle passé (et au-delà puisque certains arborent des costumes de chevalier...). Cette approche a le mérite de ne pas figer le spectacle et, parce que la profondeur du décor lui autorise plusieurs perspectives, de faire surgir des scènes intimes au milieu d'un récit où le peuple de Palerme tient un rôle central. Néanmoins, et malgré les surtitres, une part de l'intrigue échappe au spectateur: une brasserie n'est pas un couvent et les motivations d’Isabella peinent à être saisies même lorsqu’elle apparaît, vierge extatique, écrasée d’une lumière blanche, dans la brasserie nimbée d’un bleu nocturne. S'agissant d'une œuvre quasiment inconnue, un zeste de pédagogie n'eût sans doute pas nui. Reste que la mise en scène s'avère fluide, avec des personnages bien caractérisés et une fantaisie débridée - comme par exemple lorsqu’un chevalier achète des préservatifs avant d’aller aux toilettes avec sa conquête du jour - qui rappelle que Wagner entendait ici faire œuvre comique. On sourit et c’est déjà beaucoup.

Emmanuel Andrieu

Das Liebesverbot de Richard Wagner à l'Opéra National du Rhin, jusqu'au 5 juin 2016

Crédit photographique © Alain Kaiser

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