Concert-événement en confinement : Netrebko, Florez, Kaufmann et les autres « jouent pour l'Autriche »

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Au lendemain de la retransmission d'Adriana Lecouvreur en streaming différé sur le site du MET avec Anna Netrebko, c’est en chair et en os que la diva russo-autrichienne apparaissait dans une retransmission live, cette fois, à la télévision autrichienne ORF3, et simultanément à la Radio Ö1. Intitulée « Wir spielen für Osterreich » (« Nous jouons pour l’Autriche »), cette initiative (qui sera suivie par deux autres, les 26 avril et 3 mai, respectivement consacrées aux opérettes et comédies musicales) vise à apporter la culture, et notamment le chant lyrique, directement dans les foyers des Autrichiens privés de salles de concert et autres théâtres, comme dans toute l’Europe et par-delà. 

Car comme le souligne Alexander Wrabetz, directeur général de l'ORF : « La culture vit  même en période de Coronavirus et de salles d’opéras et de théâtres fermés ! ». Et certaines des stars invitées y sont également allées de leur propre commentaire sur les réseaux sociaux. Ainsi de Juan-Diego Florez : « La situation actuelle pèse lourdement sur nous, chanteurs et musiciens comme tous à travers le monde. Avec ce concert, nous recherchons de nouvelles formes et façons de montrer que l'art est toujours vivant et que nous, les artistes, sommes toujours là pour les gens ! » ou encore du couple Netrebko/Eyvazov : « Le public nous manque en cette période difficile et nous espérons pouvoir donner un peu de plaisir à la maison. Nous sommes convaincus que cette heure passera et nous avons hâte de vous revoir dans les opéras ou salles de concert ». Le coup d’envoi fut donc donné dimanche 19 avril à 20h15, en partenariat avec la Wiener Staatsoper, dans le petit Auditorium de l’ORF Radio Kulturhaus bien évidemment vidé de son public habituel, pour ne laisser place qu’à quatre instrumentistes de la Radio Symphonieorchester (Peter Matzka, Park Jue-Hyang, Martin Kraushofer et Solveig Nordmeyer), dirigés du piano par Jendrik Springer (pianiste-répétiteur de la Wiener Staatsoper).

Anna Netrebko n’est pas la seule à avoir spontanément accepté l’invitation, et autour d’elle se sont agrégés quelques-uns des plus beaux gosiers de la planète : certains sur place, comme Juan-Diego Florez et Yusif Eyvazov donc, mais aussi Elena Maximova, Tomasz Konieczny, Valentina Nafortina et Jongmin Park, quand d’autres, confinement oblige, ont dû se contenter de participer à la soirée en envoyant une vidéo expressément tournée pour la soirée viennoise. C’est le cas de Jonas Kaufmann confiné dans sa bonne ville de Munich, de Piotr Beczala reclus dans sa Pologne natale, mais aussi d’Andreas Schager que l’on voit évoluer dans un jardin bucolique, assis sur une chaise, guitare à la main, tandis que la violoniste Lidia Baich (sa compagne dans la vie) joue perchée sur la branche d’un arbre – une scène assez surréaliste qui ne les empêche pas d’interpréter avec beaucoup d’aplomb et de sensibilité la fameuse song « You'll Never Walk Alone », écrite par Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II pour la comédie musicale Carousel (1945). De son côté, Jonas Kaufmann pousse la chansonnette viennoise (cf. son dernier album), en interprétant « Dans un petit café à Hernals » (de Hermann Leopoldi et Peter Herz), joignant le geste à la parole devant une table de bistrot sur laquelle trône un capuccino auquel il ne touchera cependant pas, tandis que derrière lui veille le fidèle et inépuisable Helmut Deutsch (son accompagnateur). Quant à Piotr Beczala, dans son cossu intérieur un tantinet chargé, il délivre avec le brio et la classe qu’on lui connaît l’aria « Amor ti vieta », extrait de Fedora d’Umberto Giordano.

En plateau, le chaud alterne avec le froid. Commençons avec ce qui fâche, le français déplorable de Valentina Nafortina dans l’Air des bijoux extrait de Faust et d'Elena Maximova, avec sa grosse voix toute dans les joues dans « C’est l’amour vainqueur » tiré des Contes d’Hoffmann. Par bonheur, elles se rattrapent et recaptent notre attention quand elles s’expriment dans un idiome qui leur est plus familier, le russe, grâce à deux très belles mélodies de Sergueï Rachmaninov : « Zdes' khorosho » (« Comme il fait bon ici ») pour la première, et « Ja zhdu tebja » (« Je t'attends ») pour la seconde. Le fringant ténor péruvien, qui ouvre la soirée, offre d’emblée de grandes satisfactions, tant dans son air d’opéra « La mia letizia » (extrait des Lombardi alla prima crociata) qu’il délivre avec une ardeur peu commune et un registre aigu éclatant, que dans le célèbre « An die musik » de Franz Schubert, chanté à fleur de peau. Inconnu de nous, la basse coréenne Jongmin Park mérite le détour pour la chaleur et la profondeur des graves qu’il dispense dans un air de Francesco Paolo Tosti mais surtout dans une chanson de son pays natal intitulée « Sur la balançoire » (de Young-Shin Noh). Confrère de tessiture, le polonais Tomasz Konieczny nous emporte autant avec l’indémodable song « Embraceable You » (de George et Ira Gershwin) qu’avec un air (« Le Cosaque ») du plus important compositeur polonais de tous les temps, le trop méconnu Stanislaw Moniuzko. Le ténor azéri Yusif Eyvazov montre d’emblée des qualités vocales impressionnantes mais peut-être aurait-il dû les mettre au service de Puccini ou de Verdi plutôt qu’au délicat Donizetti, et qu’au plus délicat encore « Una furtiva lagrima » extrait de L’Elisir d’amore ? En revanche, on rend les armes devant les deux airs tendres ou passionnés que son épouse Anna Netrebko défend ici avec conviction : d’abord « Le sommeil » de Rachmaninov, où le piano de Jendrik Springer restitue à la perfection l’enlacement langoureux de la voix et de l’orchestration prévu par le compositeur ; puis le très beau « Mattinata » de Ruggero Leoncavallo, dans lequel l’opulence de l’instrument transforme la mélancolie doucereuse de ce morceau en véritable air d’opéra épique... devant lequel il est cependant difficile de résister !
Enfin, le couple star Anna Netrebko et Yusif Eyvazov, qui n’a eu qu’un taxi à prendre pour se rendre dans l'institution viennoise, rayonnent dans le superbe « Non ti scordar di me » d’Ernesto De Curtis. Mais les trois maigres applaudissements des instrumentistes et surtout la sortie des deux artistes par l’allée centrale d’une salle vide donne tout simplement le cafard…

Emmanuel Andrieu

Concert-événement « Nous jouons pour l’Autriche » en direct à l’ORF III, le 19 avril 2020 (disponible jusqu’au 25 avril inclu en cliquant ici).

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