Cardillac de Paul Hindemith, une rareté à l'Opéra de Flandre

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Après Le Roi Candaule de Zemlinsky en 2016, puis Le Miracle d’Héliane de Korngold en 2017, l’Opéra de Flandre poursuit son exploration des partitions du répertoire allemand de l’entre-deux-guerres - connu sous le nom de « Entartete musik » (musique dégénérée) - avec le tout aussi rare Cardillac de Paul Hindemith. Une certaine tendance, ni atonale ni vraiment tonale, a été la principale victime de cette « aryenisation » de la musique allemande, et Hindemith en est certainement le représentant le plus connu. Si Mathis le Peintre, son œuvre lyrique la plus connue (qui valut à Furtwängler sa disgrâce…) est le symbole le plus éclatant de cette musique dégénérée, Cardillac, donné ici dans sa version originale de 1926, en est sans doute l’œuvre emblématique. Avec sa trame d’un orfèvre du temps de Louis XIV qui, incapable de se séparer de ses créations, exécute tous ses acheteurs, Cardillac est le premier des trois opéras de Hindemith à situer le personnage du créateur au centre de l’intrigue. Plus encore que dans Mathis, derrière lequel se cache le peintre Mathis Grünewald, et que dans Die Harmonie der Welt, dédiée à un homme de science, le compositeur se plaît à ici reproduire les angoisses et les tourments de l’artiste et son rapport viscéral avec son enfant.

Regardant seulement la date de la création, l’enfant agité de la scène belge Guy Joosten (qui précise cependant, dans une note d’intention, qu’il signe là sa dernière mise en scène en Belgique…) transpose l’action dans le Berlin des années 30, avec des images vidéos qui évoquent l’univers de Pabst ou Fritz Lang, la direction d’acteurs jouant par ailleurs sur ce mode expressionniste. Seul le personnage principal détonne dans cet univers, affublé de riches étoffes royales, toujours une couronne sertie de pierres précieuses à la main. La scénographie (signée Katrin Nottrodt) se compose essentiellement d’un astucieux dispositif de barres métalliques qui symbolise l’enfermement psychique de Cardillac. Contrairement au livret qui veut qu’il soit lynché par la foule, Joosten le fait se suicider, de manière tout aussi tragique, lorsqu’il se rend compte qu’il ne pourra échapper à son funeste sort…

Dans le rôle-titre, le baryton anglais Simon Neal - habitué des grands rôles wagnériens - dessine un personnage animal, instinctif et ténébreux. Sa corpulence tassée et son bas médium dense font de l'orfèvre non plus un distingué Pygmalion prêt à tout pour sauver sa statue, mais un Alberich démiurge et assumant crânement ses méfaits. La soprano californienne Betsy Horne brosse un portrait subtil de sa Fille, mettant admirablement en valeur la luminosité de sa voix, autant que l’opulence de son registre médian. Dans le rôle éprouvant de l’Officier, Ferdinand von Bothmer fait valoir des qualités de ténor dramatique, même si certains aigus sont obtenus à l’arrachée. Theresa Kronthaler interprète avec une grande classe et une indéniable aura le personnage de la Dame courtisée par l’élégant chevalier de Sam Furness. Quant à Donald Thomson, dans le double rôle du Marchand d’or et du Commandant de la prévôté, il impressionne avec sa voix de basse sonore et ductile à la fois. Enfin, montrant une superbe cohésion malgré la dispersion sur le plateau, le Chœur de l’Opéra de Flandre représente parfaitement le corps social prescrit par le compositeur.

Directeur musical de la maison flamande, Dmitri Jurowski détaille avec beaucoup de soin la richesse d’une orchestration aux nuances infinies ; sans trop forcer sur les tonalités agressives ou grêles, il obtient de l’Orchestre symphonique de l’Opéra de Flandre un jeu d’une précision virtuose et d’une grande intensité expressive. Les références baroques dont est semée la partition de Hindemith s’insèrent dès lors aisément dans cette lecture, dont le fini impeccable suscite l’admiration.

Emmanuel Andrieu

Cardillac de Paul Hindemith à l’Opéra de Flandre, jusqu’au 3 mars 2019

Crédit photographique © Annemie Augustijns  

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