L'Opéra de Flandre ose Le Roi Candaule d'Alexander von Zemlinsky

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Créé à Hambourg en 1996, Le Roi Candaule d'Alexander von Zemlinsky n'a que (très) peu connu les honneurs de la scène depuis. C'est donc tout à l'honneur de l'Opéra de Flandre que d'inscrire cet ouvrage fascinant à son affiche. Le compositeur autrichien écrivit cet opéra à Vienne puis à New-York, où il avait dû s'exiler en 1938. Malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à le « vendre » au Metropolitan Opera. Agé de soixante dix-sept ans, gravement malade – et avant tout soucieux de travaux susceptibles de lui permettre de bâtir une nouvelle existence –, Zemlinsky laissa finalement son projet en suspens. L'œuvre quitta les mémoires avant que l'Opéra de Hambourg chargeât le musicologue Anthony Beaumont de reconstruire la partition et d'en compléter l'instrumentation. On doit à ce travail la découverte d'une œuvre d'une puissante densité, qui s'avère constituer une somme des compositions antérieures de Zemlinsky, exploitant une harmonie poussée par endroit jusqu'aux limites de la tonalité, jouant aussi de la bitonalité, d'une polyphonie rigoureuse. Zemlinsky y reste fidèle aux grandes explosions expressives réservées aux personnages principaux, alors que la musique destinée aux comparses est de caractère plus récitatif. Le livret emprunte la version allemande, due à Franz Blei, à partir de la pièce de théâtre Le Roi Candaule d'André Gide, qui s'inspire elle-même d'une légende racontée pour la première fois par Hérodote : le Roi Candaule, fier d'avoir pour épouse la plus belle femme du monde, la fait admirer - à son insu et dans son plus simple appareil – au pêcheur Gyges. Quand la reine l'apprend, elle est si courroucée qu'elle fait assassiner son mari par Gyges lui-même, avant de l'épouser et de le faire roi. 

Le seul regret que suscite l'étonnante réalisation scénique d'Andrij Zholdak est de coder à l'envi le message de l'œuvre au lieu de le rendre aisément accessible au public. Le metteur en scène ukrainien ne peut également résister à la tentation de l'actualisation, situant l'action dans le cadre domestique d'une demeure high-tech sexpartite, qui baigne dans une lumière blanche clinique, plutôt que dans la Lydie bucolique de l'Antiquité. Il y a là un déplacement du symbolisme vers le réalisme qui aurait pu produire l'effet d'une trahison de l'esthétique initiale, si l'émotion de la découverte musicale - c'était une première écoute pour nous - n'avait été la plus forte.

Car Dmitri Jurowski, directeur musical de l'institution flamande, sait transmettre, par sa direction orchestrale enflammée, sa foi en une partition flamboyante, d'un irrésistible impact dramatique. L'Orchestre de l'Opéra de Flandre se montre ici au meilleur de son répertoire, pour une impeccable précision, le brillant et le mordant des accents dans les passages de bravoure, comme pour le délié et les raffinements du phrasé d'une partition qui, à côté d'une luxuriance encore très « fin de siècle », abonde aussi en demi-teintes.

Les trois protagonistes défendent leurs rôles avec conviction. Dans le rôle-titre, le ténor russe Dmitry Golovnin assume sans défaillance son écrasante partie, dont la tessiture n'est pas sans rappeler celle des emplois straussiens ardus comme Bacchus ou L'Empereur. Mais au-delà de l'effort vocal considérable exigé ici, payons également hommage à son jeu d'acteur qui demande à rendre crédible un héros du refus au trop de bonheur, jusqu'à son assassinat final, accepté avec joie, sinon dans l'extase. La belle chanteuse suédoise Elisabet Strid (Nyssia) impose avec impact son soprano au timbre corsé qui fait merveille dans le paroxysme dramatique du dernier acte, tout en sachant traduire – avec autant de bonheur – les réactions affectives plus nuancées des deux premiers. De son côté, l'imposante basse israélienne Gidon Saks offre au personnage de Gyges toute la séduction physique et vocale requise par son personnage, avec une subtilité du phrasé et de la dynamique qui force l'admiration. Dans le reste du plateau, très homogène dans l'excellence et caractérisé avec le même relief, on retiendra peut-être plus spécialement le jeune Philebos aux beaux graves de Tijl Faveyts.

S'il était besoin de s'en convaincre, l'ultime entreprise scénique de Zemlinsky se révèle comme un ouvrage puissamment lyrique et dramatique, qui mérite pleinement de s'inscrire dans le répertoire de base du XXe siècle.

Emmanuel Andrieu

Le Roi Candaule d'Alexander von Zemlinsky à l'Opéra de Flandre – Du 25 mars au 24 avril 2016

Crédit photographique © Annemie Augustijns

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