Boris Godounov clôt en beauté la saison 20/21 de l'Opéra de Monte-Carlo

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Et voilà que s’achève la saison 20/21 de l’Opéra de Monte-Carlo, qui fait presque figure de chevalier seul en Europe puisqu’elle est l'une des rares maisons lyriques qui aura maintenu ses portes ouvertes au public pendant toute la durée de la crise sanitaire. Nous voulions commencer cette recension en rendant hommage à Jean-Louis Grinda, et à sa volonté de fer de jouer coûte que coûte, maintenant ainsi la flamme de l’art lyrique au plus haut, comme vient le démontrer cet exceptionnel Boris Godounov dans la Principauté monégasque, avec Ildar Abdrazakov dans le rôle-titre. Par bonheur, Jean-Louis Grinda et Jean-Romain Vesperini (à qui le premier a confié la mise en scène) se sont accordés sur la version primitive de 1869 de l'ouvrage, marquant ainsi leur préférence pour la nudité et les raucités bizarres de ce premier jet, la plus proche du drame de Pouchkine.

Ildar Abdrazakov dans Boris Godounov à Monte-Carlo (c) Alain Hanel
Ildar Abdrazakov dans Boris Godounov à Monte-Carlo (c) Alain Hanel

Après sa prise de rôle à l’Opéra Bastille en 2018, la basse russe Ildar Abdrazakov démontre ici sa maîtrise impressionnante de ce rôle en or, tant sur le plan de l’art dramatique que sur celui de la composition vocale. Après un monologue du couronnement intériorisé, il déploie une palette d’émotions très large, sans jamais tomber dans l’excès. Car comme l’écrivait Chaliapine, le modèle de tous les Boris : « Il y a sur la scène deux Chaliapine. L'un joue, l'autre surveille... ». Ses accents fermes, au début du tableau des appartements, mènent à un monologue central de plus en plus exalté, jusqu’à un rire proprement dément face à Chouïski, qui trahit les failles de l’âme du monarque miné par le remords. La scène des hallucinations est parfaitement maîtrisée dans ses éclats, mais c’est surtout dans une scène de la mort saisissante qu’il se révèle un acteur-chanteur accompli : les délicatesses distillées à son fils dans un murmure expriment de façon poignante l’abîme de détresse du Tsar bientôt déchu, avant un dernier aigu désespéré « La Tsar ièchtio » (« Je suis encore le Tsar ! »), et des « Prostitiè » (« Pardon ! ») sur un souffle d’une ténuité infinie. Une incarnation prodigieuse !

L’immense stature physique de son compagnon de nationalité et de tessiture Alexey Tikhomirov ne manque pas d’impressionner : il incarne un Pimène à la fois sépulcral et velouté. Sa basse profonde lui a permis d’incarner Boris à Marseille en 2017, et aussi Varlaam à Genève en 2018. On rêve de l’entendre en Dossifeï de La Khovantchina, car il a en lui cette onction religieuse qui sied aux deux personnages, parfaitement en situation dans le tableau de la cellule (ici complet dans cette version de 1869), mais aussi une réserve terrible de puissance destructrice qui se révèle à plein au dernier tableau, quand en tant que Deus ex machina, il intervient pour donner le coup de grâce au Tsar dans son récit du miracle mené comme l’aboutissement d’une mission divine en forme de sanction ultime pour l’usurpateur du trône.

Avec les autres solistes du spectacle, les motifs de satisfaction ne sont pas moindres, car un véritable esprit de troupe semble souder les nombreux personnages de l’ouvrage moussorgskien. Depuis l’Officier de police jusqu’au père de la nation russe, tous les chanteurs manifestent cet engagement inconditionnel qui permet, seul, les grandes soirées d’opéra. Ainsi, le Grigori emporté, aux aigus vaillants et clairs d’Oleg Balashov contraste idéalement avec le ténor insinuant et fielleux d’Alexander Kravets et l’Innocent particulièrement plaintif de Kirill Belov. Le Varlaam railleur et débraillé d’Alexander Teliga fait pendant à la veulerie de son acolyte Missaïl incarné par Evgeny Akimov, mais tranche avec la sensualité de la splendide Aubergiste de Natascha Petrinsky. Marina Iarskaïa incarne un Féodor poétique tandis qu’Anna Nalbandiants prête à Xénia son beau timbre juvénile. Enfin, la Nourrice tient son emploi grâce au talent de Marie Gautrot, et l’on a tendu l’oreille à chacune des interventions du Chtechlkalov d’Ilia Koutoukhine, grâce à un timbre aussi flatteur que magnifiquement projeté.

Dans un entretien qu’il nous a accordé, Jean-Romain Vesperini donne des pistes de compréhension de son travail, notamment le choix de morceler en deux l’espace scénique (décors signés par Bruno de Lavenère), avec une partie haute qui correspond à celle du pouvoir (Boris, les Boyards), et une basse où officie le peuple/le chœur. Une division de l’espace qui se veut également isolement psychique du héros, comme dans la première scène où Boris apparaît seul et pensif sur son trône, ou durant la scène de son hallucination où l’immense icône du christ en majesté disparaît derrière des zébrures sanguinolentes (images vidéo d’Etienne Guiol), la marque du crime de sang qui ronge jusqu’à son agonie finale le Tsar infanticide. Pour le reste, ainsi découpé en sept tableaux, l’ouvrage quitte la trame épique chère aux opéras historiques du XIXe siècle pour plonger les spectateurs dans l’immémoriale histoire de la Russie, en gagnant le prodigieux statut de livre iconique. Au crédit du spectacle et des fastueuses images qu’il engendre (une mention au passage pour les somptueux costumes d’Alain Blanchot !), il faudra mettre celui d’une fine direction d’acteurs, particulièrement fouillée en ce qui concerne le rôle-titre, et une aptitude à manier les grandes foules, ce qui n'est pas tâche si facile dans un espace aussi réduit qu’est la bonbonnière de la Salle Garnier.

Enfin, à la tête d'un somptueux Orchestre Phiharmonique de Monte-Carlo, le jeune chef russe Konstantin Tchoudovski se met au diapason avec sa lecture tout en aspérités, en ruptures rythmiques, en couleurs bariolées d’une partition dont le public semble enfin apprécier pleinement les tournures visionnaires. Les Chœurs de l’Opéra de Monte-Carlo (et le Chœur d’enfants de l’Académie de Musique Rainier III), superbement préparés par Stefano Visconti, peignent avec vigueur les états d’âme de masses condamnées à jouer les spectateurs impuissants.

C’est ce qu’on appelle… une clôture en beauté !

Emmanuel Andrieu

Boris Godounov de Modest Moussorgski à l’Opéra de Monte-Carlo, jusqu’au 2 mai 2021

Crédit photographique © Alain Hanel
 

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