Un plateau vocal d'exception pour Boris Godounov à l'Opéra de Marseille

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S’il est un opéra où l’on se trouve devant la difficulté de faire un choix entre le nombre de versions existantes, c’est bien Boris Godounov, le chef d’œuvre de Modest Moussorgsky. L’Opéra de Marseille a retenu la version primitive de 1869 en sept tableaux, dans une production qu’avait signée Petrika Ionesco pour l’Opéra Royal de Wallonie il y a quelques années. La meilleure solution, selon nous, car elle recentre l’action sur le personnage principal, Boris Godounov, torturé par les remords, et que l’on suit pas à pas à travers son ascension, son couronnement puis sa chute… L’efficacité dramatique de la prime version est ici renforcée par le fait que cette mouture de deux heures, particulièrement resserrée, est donnée sans entracte, imposant ainsi une vraie unité dramaturgique.

La réalisation de Petrika Ionesco manque cependant de cohérence et alterne la simple illustration du livret avec des choix diversement convaincants. Certes la scénographie signée par Ionesco lui-même est de toute beauté, avec ses gigantesques fresques orthodoxes, de même que sont somptueux les costumes conçus par Lili Kendaka, qui participent tous deux à la reconstitution historique de l'intrigue. Mais le metteur en scène franco-roumain attache ici autant d’importance au burlesque et au second degré, qu’à la douleur et la noblesse. Plusieurs personnages perdent ainsi leur épaisseur dramatique et leurs ambiguïtés. Il en ira ainsi de l’Innocent, ici grimé en une sorte de sorcière, mais plus grave est le traitement du personnage de Grigori, adolescent arriéré sans cesse effarouché, hanté la nuit par des cauchemars qui prennent ici l’allure de morts-vivants, et dont on se demande bien comment il peut accéder au trône... Et que penser, à la fin du spectacle, de l’explosion avec moult fumigènes du sarcophage du Tsarévitch Dimitri, puis du meurtre de Fiodor par Chouïski lui-même sur le cadavre de son père ? On navigue là entre Grand-Guignol et surcharge inutile…


Jean-Pierre Furlan (ici Gregori); © Christian Dresse

Le point indiscutable du spectacle est sa distribution vocale, essentiellement française, et en tout point enthousiasmante. La dominent néanmoins deux artistes exceptionnels. Dans le rôle-titre, malgré quelques aigus périlleux, la basse russe Alexey Tikhomirov laisse un souvenir inoubliable : il brosse un portrait du Tsar tout en demi-teintes, alternant accès de folie et moments de tendresse, d’autant plus inoubliable qu’il repose sur un travail en profondeur et non sur des effets extérieurs. Il est indubitablement l’un des meilleurs Boris Godounov en exercice. Le deuxième est la basse française Nicolas Courjal qui fascine par l’animalité de sa statique physique et de son art vocal. Il campe à la perfection cet exalté mystique qui tire toutes les ficelles de l’action. Quant à la troisième basse, le chinois Wenwei Zhang, il campe un Varlaam débordant de vitalité.

Côté ténors, Jean-Pierre Furlan offre à Grigori son émission énergique, Luca Lombardo incarne un Chouïski inquiétant avec une maîtrise du souffle et de la nuance tout à fait remarquable, Marc larcher est un Missaïl truculent tandis que Christophe Berry émeut dans sa litanie qui prophétise les malheurs à venir de la Russie. Du côté des femmes, Caroline Meng chante avec autant de sûreté que de séduction son Fiodor, Ludivine Gombert est parfaite en Xénia, de même que Marie-Ange Todorovitch, dans le double rôle de l’Hôtesse et de la Nourrice. Enfin, le baryton bulgare Ventseslav Anastosov (Andreï Tchelkalov) et Julien Véronèse (Nikilitch/Officier de police) convainquent dans leur partie respective.

En fosse, le chef italien Paolo Arrivabeni accentue à l’envi les contrastes pour conférer un maximum de relief à l’accompagnement instrumental et donne beaucoup de mordant à un Orchestre de l’Opéra de Marseille d’une remarquable expressivité. Enfin, le peuple de Russie, acteur à part entière du drame, est chanté et incarné par un Chœur de l’Opéra de Marseille - et une Maîtrise des Bouches-du-Rhône - d’une belle plénitude et d’une méritoire homogénéité. Loué soit donc le travail accompli par leurs chefs attitrés, Emmanuel Trenque et Samuel Coquard !

Emmanuel Andrieu

Boris Godounov de Modest Moussorgski à l’Opéra de Marseille, jusqu’au 21 février 2017

Crédit photographique © Christian Dresse
 

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