Barrie Kosky met en scène un Pelléas et Mélisande cru et minimaliste à l'Opéra national du Rhin

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Ecartée pour des raisons techniques, la production de Pelléas et Mélisande de Claude Debussy que devait accueillir l’Opéra national du Rhin (signée par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet, et que nous avons finalement pu voir à Anvers au printemps dernier…) a été remplacée par celle imaginée par Barrie Kosky pour la Komische Oper Berlin (qu’il dirige depuis six ans).

Connu pour ses propositions scéniques avant-gardistes, le trublion australien se situe résolument dans la lignée de ces metteurs en scène allemands qui se refusent à illustrer un opéra sans lui imposer une relecture conceptuelle. Son Pelléas n’échappe bien sûr pas à la règle, et sa démarche est d’autant plus dérangeante que le décor (unique) de Klaus Grünberg – un portique noir posé devant des plateaux coulissants sur lesquels apparaissent et disparaissent les différents protagonistes – se veut aussi laid qu’étouffant, privant le spectateur de tout contrepoint d’esthétique évanescente. Loin de tout symbolisme ou mystère, qui sont le cœur même du texte de Maurice Maeterlinck, tout est au contraire ici montré dans la plus totale des crudités ; ainsi de l’acte sexuel explicite des deux amants, de la tentative de viol de Mélisande par le vieil Arkel, ou des flots d’hémoglobine qui résultent de la fausse couche de l’héroïne. Reste une direction d’acteurs magistrale, un travail sur les gestes et les corps qui exigent beaucoup des chanteurs, enjeu que tous les artistes réunis par Eva Kleinitz pour cette production rhénane relèvent avec panache.

Avec sa voix plus corsée que de coutume pour cet emploi, la soprano wallonne Anne-Catherine Gillet n’est pas la Mélisande froide et distante que l’on rencontre trop souvent, mais une femme à la sensualité affichée dont les éclats vocaux voluptueux rendent compréhensible la fascination qu’elle exerce sur tous les hommes du château. Bouleversant Billy Bud au Teatro Real de Madrid il y a deux ans (et déjà Pelléas dans la production précitée), le baryton sud-africain Jacques Imbrailo se glisse avec bonheur dans les habits de son personnage, perçu ici comme un être introverti et névrosé. Son français coule avec un naturel irréprochable, et si quelques aigus atteignent leurs limites, il sait surtout, ailleurs, murmurer et retenir les séductions fauves de son timbre.

Après avoir chanté tant de fois le personnage de Pelléas, le baryton québécois Jean-François Lapointe a abordé celui de Golaud il y a quatre ans (à Nantes, nous y étions…). Il en offre une composition de grande classe, et d’une fascinante complexité. Tout émerveille chez lui : sa diction, son phrasé, ses nuances ; il est ici plus profondément sombre que jamais, et d’une jalousie plus féroce, d’une compassion plus désespérée encore. A ses côtés, Vincent Le Texier offre sa voix sombre et sa diction exemplaire à Arkel tandis que Geneviève est incarnée avec une belle assurance par la mezzo montpelliéraine Marie-Ange Todorovitch, qui livre cependant un Air de la lettre étonnamment privé de toute émotion (un parti pris scénique ?). Enfin, en Yniold, le jeune chanteur issu du fameux Tölzer Knabenchor, impressionne tant par l’excellence de son français que par la véracité de son jeu.

Las, en fosse rien ne va plus, et c’est un Debussy avare de dynamiques et débarrassé de toute luxuriance que propose le chef français Franck Ollu, à la tête d’un Orchestre Philharmonique de Strasbourg que l’on peine à reconnaître. Du coup, on ne regrette même pas l’absence des fameux Interludes qui séparent chaque acte, et que l’on a ici retranchés sans que l’on sache pourquoi…

Emmanuel Andrieu

Pelléas et Mélisande de Claude Debussy à La Filature de Mulhouse, le 9 novembre 2018

Crédit photographique © Klara Beck
 

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